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Visiteurs curieux



26 août 2016 5 26 /08 /août /2016 13:38

 

L’orage éclata au milieu de la nuit. Le tonnerre secoua la campagne trempée par l’averse, et un éclair aveuglant déchira les ténèbres. On apercevait au fond du parc les arbres tordus par la tempête, on entendait gémir leurs branches dépouillées. Et, perdu en ce lieu reculé de la Floride, au fond des marécages d’Okefenokee, un hôpital. Un hôpital vétuste, pour les pauvres et les fermiers. C’était un vendredi 13. Cette nuit-là, au plus fort de l’orage, trois femmes étaient étendues sur des lits misérables. Trois femmes aux visages ravagés par la douleur. Elles se tordaient les mains, elles gémissaient. Elles allaient accoucher.

Tapie contre une fenêtre, une infirmière aux cheveux gris fixait les parturientes d’un regard dur. La première de ces femmes était une jeune servante, blonde et douce comme une poupée, qui avait épousé quelques mois auparavant un garçon de ferme courageux et travailleur. La seconde, une rousse un peu plus âgée, était fermière, et son corps fatigué portait les traces de plusieurs accouchements. La troisième était d’une troublante beauté. Une peau noire, de longs cheveux, noirs aussi, de grands yeux en amande d’où coulait de la tristesse. L’infirmière s’approcha de ces trois femmes, couchées dans la même salle, et psalmodia :

-Vendredi 13… 1943… Orage… Malheur… Naissances…

Puis une litanie curieuse s’échappa de ses lèvres. La jeune femme noire se signa. Elle venait de reconnaître une prière vaudou, le culte des sorciers et de la mort. Elle redoutait les sorcières vaudou, qui pouvaient tuer quelqu’un à distance en piquant une photo ou une poupée avec une épingle. L’infirmière se redressa avec un hurlement :

« Ce vendredi 13 est un jour maléfique ! Vos enfants seront maudits ! Oui, maudits les enfants né ce vendredi 13 ! »

Elle désigna la première femme, la blonde :

« Tu auras une fille, mais elle mourra avant son seizième anniversaire ! »

Elle se tourna ensuite vers la femme rousse qui semblait bouleversée :

« Toi aussi tu auras une fille, ce sera ton dernier enfant ! Mais elle sera maudite et n’atteindra jamais ses vingt et un ans !

« Quant à toi, dit-elle en pointant un doigt vers la troisième femme, celle à la peau noire, tu auras une fille qui mourra la veille de ses vingt-trois ans ! Vos enfants seront maudits !

Et elle disparut, abandonnant les trois malheureuses terrifiées.

Dans le courant de la nuit, alors que l’orage s’abattait avec plus de violence encore sur les marécages d’Okefenokee, la première jeune femme, la bonde, accoucha d’une jolie petite fille qu’elle baptisa Lisa. La femme rousse accoucha d’une petite fille, rousse comme elle, qu’elle appela Maureen. Et à la fin de la nuit, tandis que l’aube se levait sur la campagne dévastée, la jeune maman noire donna le monde à une adorable petite fille qui fut appelée Jane.

Les années passèrent. Dans la région des marécages d’Okefenokee, trois petites filles grandissaient au milieu des autres. L’une devenait toute blonde et toute frisée, c’était Lisa. L’autre avait des cheveux de feu et un sourire espiègle, c’était Maureen. Quant à Jane, la jeune Noire, elle devint une grande fille mince et gaie.

Quand par hasard les mères se rencontraient, elles s’adressaient des regards étranges, angoissés, sans oser dire une parole sur le souvenir horrible qu’elles gardaient de leur accouchement. Elles baissaient la tête avec un sourire forcé et s’éloignaient en portant leur terrible secret.

En 1959, Lisa entra dans sa seizième année, et sa mère redoubla de soins et d’attentions pour elle. Son mari avait beaucoup travaillé, et maintenant ils possédaient leur petite ferme. Certes, elle n’était pas bien luxueuse, mais ils y étaient chez eux. Lisa, belle, enjouée, était adorée par ses camarades, filles et garçons, qui recherchaient sa compagnie. Sa mère, obsédée jour et nuit par la malédiction lancée par l’infirmière, surveillait le moindre rhume, le plus petit malaise. Mais Lisa était robuste. Comme son seizième anniversaire approchait, sa mère lui interdit de sortir pendant quelques jours, décision évidemment inexplicable pour Lisa ; très contrariée, elle se plaignit à Bob, son meilleur ami. Celui-ci eut un sourire complice :

« Ecoute-moi, Lisa, demain c’est ton anniversaire. Pour le fêter, je t’offre une promenade en voiture ce soir ! Quand tes parents seront couchés, tu m’attendras derrière la ferme et nous irons faire une balade du tonnerre ! »

Lisa accepta joyeusement et désobéit à sa mère. Le jeune homme l’emmena donc dans la voiture décapotable qu’il avait empruntée. Il ne possédait qu’une maigre expérience de la conduite. Aussi, quand la voiture dérapa sur les gravillons, il ne sut rien entreprendre pour la redresser. Les policiers retirèrent les deux corps du ruisseau où l’auto était tombée. Lisa avait été tuée sur le coup. Le jour de son seizième anniversaire.

Lorsqu’elle apprit l’accident, la mère de Maureen crut devenir folle. Du coup, elle préféra dire la vérité à sa fille qui en fut effrayée. Pendant les cinq ans qui suivirent, entre 1959 et 1964, la jeune Maureen trembla pour sa vie, craignit les accidents, les maladies. Elle se réfugia dans la religion, pria beaucoup avec sa mère. Le temps passa et Maureen devint chaque jour plus jolie. Hantée par la terrible menace, elle restait le plus souvent près de ses parents. Maureen se prépara à fêter l’année 1964. Dans quelques semaines, elle aurait vingt et un ans ! La date fatidique serait-elle atteinte ? Le jour de l’anniversaire arriva. Pendant toute la nuit, les parents veillèrent, une arme à portée de la main. Mais cette fois, le cauchemar sembla vaincu, la malédiction surmontée ! Délivrés, ses parents emmenèrent Maureen dîner en ville. Le père arrêta sa voiture devant un restaurant. Au moment où la jeune fille sortait de la voiture, deux hommes sortirent en courant d’un bar. Ils se battirent sur le trottoir. Soudain, l’un des deux sortit un révolver et tira sur son adversaire. Maureen poussa un petit cri et s’effondra en avant. Une balle perdue l’avait frappée en plein front.

La mère de Jane crut perdre la raison ! Non, c’était impossible, c’était le hasard, seulement le hasard ! Elle prit Jane dans ses bras et la serra très fort contre elle. D’une voix entrecoupée de sanglots, elle lui raconta l’incroyable histoire des malédictions. Jane parut troublée et pendant plusieurs jours resta enfermée dans sa chambre. La mère devenait comme folle et cherchait un moyen pour briser ce sortilège. Elle se confessa à un prêtre, parla à des amis, mais personne ne voyait le moyen de sauver la jeune Noire. Alors les parents de Jane prirent une décision : ils vendirent tous leurs biens, y compris la ferme, et quittèrent les marécages désolés d’Okefenokee. La famille erra de ville en ville et finit par s’établir à Baltimore. Là, le père de Jane trouva un emploi de pompiste, la mère travailla dans un supermarché. Mais chaque jour qui passait accentuait leurs craintes. Ils fêtèrent du mieux qu’ils le purent le jour de l’an 1966. Jane embrassa ses parents et demanda d’une tout petite voix :

 « 1966… C’est cette année que « cela » doit se produire ? »

Les parents, les larmes aux yeux, baissèrent la tête.

Dès les premiers jours de l’année nouvelle, Jane se montra moins gaie, plus silencieuse, renfermée sur elle-même. Vers la fin mars, elle perdait l’appétit et ne trouvait plus le sommeil. Elle restait des heures à fixer le vide. Effrayée par ce début de schizophrénie, la mère de Jane consulta un médecin et obtint que sa fille fût hospitalisée sur-le-champ à l’hôpital de la Cité de Baltimore. Les jours passaient sans que l’était de la jeune fille s’améliorât le moins du monde.  Un jeune médecin, ému par la beauté et la détresse de la jeune fille, s’intéressa à son cas, la mit en confiance et entendit, un jour d’octobre, l’incroyable histoire qui la faisait mourir d’angoisse. Le médecin secoua Jane, lui exposa que tout cela n’était que sornettes, qu’elle était, elle, en parfaite santé, dans un bon hôpital et que rien ne pouvait indiquer qu’elle allait mourir. Il activa le traitement pour lui redonner des forces, mais la jeune fille s’éteignait lentement, minée pas sa peur :

« Je sais que je vais mourir… Je sais que je dois mourir, ce n’est pas la peine de lutter, il n’y a rien à faire… »

Le médecin retrouva la mère de Maureen, puis celle de Lisa. Les femmes, murées dans leur drame, ne surent ou ne voulurent parler. Le médecin voulait à tout prix retrouver aussi la trace de l’infirmière qui avait lancé la triple malédiction.

A la fin d’une nuit du mois de novembre 1966, Jane mourut dans son lit d’hôpital, deux jours avant son vingt-troisième anniversaire.

On ne put jamais expliquer ce décès.

Aujourd’hui, on se souvient seulement qu’au moment de sa mort, un orage éclata sur la ville.

 

L’'INCROYABLE VERITE 

6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 16:32

 

En 1952, un couple bien sympathique, autour de la cinquantaine, se promène du côté d’Hermé, dans la région de Provins. Il s’agit de M. et Mme Carmi qui semblent manifester un grand intérêt pour cette Champagne qu’ils visitent. Que cherchent-ils ? Quelque chose de bien ordinaire : tout simplement une petite maison de campagne susceptible d’abriter leurs vieux jours, d’accueillir leurs quatre enfants et les petits-enfants, présents et à venir. (Au total, ils en auront douze !) M. Carmi est officier supérieur de la Marine nationale. Sa femme est douce, cultivée, par moments mystique. Elle s’est consacrée avec amour et joie à son mari et à sa famille. Couple uni, sans histoires, qui ne se doute pas qu’il en aura bientôt au moins une, très extraordinaire. Pour l’heure, ils parcourent la campagne. Tout à coup, Mme Carmi aperçoit des ruines, près d’un château d’eau : des murs croulants au milieu d’un terrain vague. Elle s’immobilise et les montre à son mari. N’est-ce point là un lieu calme, un peu sauvage, propice au repos et à la méditation ? Pourquoi ne pas acquérir ces ruines et y organiser une maison ? M. Carmi se déclare aussitôt d’accord. Non simplement pour faire plaisir à sa femme mais parce qu’il aime l’endroit, lui aussi, même s’il ne se sent pas autant subjugué que son épouse. C’est ainsi que les Carmi se rendirent propriétaires de ces ruines et y bâtirent leur maison. Tout se passe sans problèmes jusqu’au jour où il est question de donner un nom à cette maison. Chacun lance en l’air une, deux, plusieurs propositions. Aucune ne satisfait pleinement Mme Carmi. Quelque chose – ou quelqu’un – lui souffle que le choix de ce nom n’est pas affaire secondaire, qu’il convient d’y bien réfléchir et de ne pas se précipiter.

Une nuit, Mme Carmi fait un rêve très étrange qu’elle racontera elle-même :

« C’était la première fois, écrit-elle, que je rêvais de ma belle-mère depuis sa mort. Mais, comme j’étais très liée avec elle, je n’en ai eu aucun étonnement. Elle m’est apparue telle qu’elle était les derniers mois de sa vie, et j’ai conversé avec elle comme avant. Elle m’a dit qu’il fallait appeler notre maison « la massenie », puisqu’elle avait été une « massenie » pendant plusieurs siècles. Ou alors, me dit-elle, appelez-la « la maison des arioles », en souvenir des « arioles » qui l’ont habitée durant cette période. Et surtout, n’oubliez pas de planter le rosier rouge et le rosier blanc qui ont toujours orné le seuil des massenies et qui sont les symboles du devoir et du sacrifice. »

Voilà. Voilà le message que reçut, une nuit, Mme Carmi de sa belle-mère. Les histoires de ce type posent toujours le même problème. Que la belle-mère de Mme Carmi lui ait réellement parlé, ou que Mme Carmi ait cru l’entendre, ne représente, finalement, qu’un aspect subalterne de cette question. Dans ces affaires, ce qui complique tout, c’est la suite. Que signifie une « massenie » ? Qui sont les « arioles » ? Ce sont des mots qui ne figurent même pas dans les dictionnaires. Autant il n’est pas raisonnable d’apporter crédit aux histoires de revenants, de fantômes, d’apparitions extraordinaires des ancêtres, la nuit, dans un nuage de vapeur blanchâtre, autant il ne serait pas courageux de refuser de regarder en face les conséquences étranges de certains de nos rêves. Mme Carmi est comme tout le monde : elle ignore le sens de ces mots. Mais elle l’apprendra dans de curieuses circonstances.

Dans la nuit du 1er février 1953, elle se voit tout à coup en un lieu singulier. Elle s’y voit distinctement. Elle y voit aussi d’autres personnes. Et ce genre de vision arrive à la plupart d’entre nous : nous voyons dans nos rêves apparaître des gens que nous connaissons bien et des gens que nous ne connaissons pas. Pourtant, on distingue les détails de leurs corps, de leurs vêtements, de leurs visages. On perçoit l’éclair de leurs regards, tout comme si nous nous trouvions en leur compagnie, dans la réalité. Cette nuit-là, Mme Carmi pénétra de la sorte dans ce que M. Lucien Barnier appelle « un univers parallèle ». Elle décrivit cet univers ainsi :

« Je suis dans une salle ronde faiblement éclairée. Je ne vois ni portes, ni fenêtres ni ameublement normal ; seulement deux bancs rustiques et de petits tabourets de bois. Des hommes sont là. Une quinzaine en tout. Leurs vêtements sont amples et faits de bure sombre. La plupart d’entre eux sont blonds, de type nordique ou germain. Quatre de ces hommes sont différents, du type classique des sémites méditerranéens. Ils disent que leur pays est l’Egypte. Ce sont des kabbalistes de la secte des Harodim. Un homme blond aux yeux très bleus est au centre de la réunion. Autour de son cou, une grosse chaîne et une croix à branches égales. Cet homme parle d’un voyage difficile, aux Indes. »

Cette « pénétration nocturne » dans un passé qui s’avèrera vieux de plus de six siècles se poursuivra désormais toutes les deux nuits. C’est au cours de l’une de ces « incursions » que Mme Carmi fera la connaissance de son guide, de son instructeur, le chevalier de Rampillon. Dans son rêve, elle le rencontrera dans l’église de Rampillon. Le lendemain, M. Carmi recherche ce village. Il le trouve, un peu en retrait de la route nationale Paris-Provins. Ni lui ni sa femme n’y avaient mis les pieds auparavant, et ils s’y rendent aussitôt. Mme Carmi découvre alors avec stupeur que l’église répond exactement à celle qu’elle a vue dans son rêve. Et le chevalier est effectivement inhumé là, près du baptistère. Elle commentera l’évènement en écrivant :

« Tout cela m’a incitée au recueillement. Les limites du temps s’effaçaient pour moi. Je me sentais devenir autre. J’entrevoyais un monde inconnu qui me troublait. »

Toutes les deux nuits, le chevalier de Rampillon lui raconta alors son histoire, celle qui se rapporte à la période de l’arrestation des Templiers, puis, après le règne de Philippe le Bel, vers 1320. Mme Carmi apprit ainsi, sans l’aide de livres, l’histoire des croisades de la bouche même du chevalier de Rampillon qui lui raconta ses voyages. Elle apprit aussi la signification des mots « massenie » et « ariole ». Après l’interdiction des Templiers, des hommes venus de tous les horizons se rencontrèrent à des carrefours spirituels qui groupaient vingt-six personnes : ils constituaient une massenie. Celle-ci était confiée à un responsable, désigné sous le nom d’ariole. Le signe distinctif des massenies était un rosier blanc et un rosier rouge. Les Carmi avaient acquis sans le savoir les ruines d’une massenie dont faisait partie le chevalier de Rampillon. Mme Carmi assista à de nombreuses réunions de cette massenie. Elle les décrivait le lendemain à son mari.  D’ailleurs, son étrange expérience a fait l’objet d’un livre publié aux éditions Robert Laffont, intitulé : Le Temps hors du Temps. Elle a noté les phrases entendues, les signes et les dessins observés. On retrouva l’un de ces dessins sur la paroi d’un souterrain de Provins, ce qui impressionna, à juste titre, tout le monde. Mais, le 19 septembre 1953, se produisit le fait le plus stupéfiant de tous. Ce soir-là, M. Carmi effectuait des travaux dans une cave éboulée. Et Mme Carmi fut soudain saisie du désir impérieux de descendre et d’aller voir les travaux. Elle raconta elle-même la suite :

« Au milieu de l’emplacement de la première marche, j’ai vu de petites lueurs bleues qui se mouvaient comme des lucioles. En même temps, je me suis sentie attirée par une force extraordinaire. J’ai insisté pour que mon mari creuse à cet endroit. Il ne voyait rien et me disait que c’était un reflet de la lune. Il a gratté une allumette pour me prouver qu’il n’y avait rien à cet endroit-là. Mais je me sentais tellement attirée que j’ai de nouveau insisté. En fouillant la terre avec ses mains, mon mari a senti quelque chose sous ses doigts et, avant qu’il me dise quoi que ce soit, j’ai ressenti comme une décharge électrique. Je suis partie en arrière en poussant un cri. J’avais presque perdu connaissance. Mon mari n’a eu que le temps de me retenir. A ce moment-là, j’ai senti que je renouais un contact. Dès que j’ai retrouvé mon équilibre, mon mari m’a dit qu’il y avait un objet, là où j’avais vu des lueurs bleues. Il a sorti de la terre un coffret. Nous avons réveillé notre fils pour lui montrer notre trouvaille. C’était un coffret fragile et léger en écaille roulée mesurant vingt centimètres de long, douze centimètres de large, et quatorze centimètres de hauteur. »

Ce coffret était orné de sculptures en argent. Il contenait un scarabée égyptien que le chevalier de Rampillon avait montré à Mme Carmi, une nuit, lors de l’un de ses rêves. Ce coffret existe. Ce scarabée aussi. Puis, Mme Carmi indiqua l’endroit où étaient enterrées des médailles. Elles furent exhumées. Elles existent aussi. Peu importent les doutes que peuvent légitimement susciter les « apparitions » de ce chevalier, car : comment expliquer ces découvertes ? Comment expliquer la présence sur la paroi d’un souterrain de Provins d’un dessin au préalable exécuté, chez elle, au lendemain d’un rêve, par Mme Carmi ? Il faut avouer que tout cela est bien étrange. Cela fait maintenant vingt-cinq ans* que Mme Carmi écoute régulièrement ce que lui révèle le chevalier de Rampillon. Son mari, esprit rationnel, explique à Lucien Barnier :

« J’ai tenu dans mes mains les objets annoncés, que nous avons trouvés là, dans cette cave éboulée. Que souhaitez-vous que je vous dise ? Que c’est extraordinaire ? J’en suis, en effet, convaincu. Que cela est incroyable ? Peut-être pour des gens regardant de l’extérieur. Pas pour moi qui ai collationné les dessins, les caractères étranges, les signes. Lorsque j’ai vu, sur l’un des murs du souterrain de Provins, ce dessin que vous voyez là, sur cette page d’un de nos cahiers, imaginez-vous ce que j’ai ressenti alors ? »

Et Lucien Barnier de se poser la question : « Mme Carmi est-elle un médium qui aurait été pris au hasard pour transmettre quelque message, ou bien a-t-elle simplement plongé dans une existence antérieure ? » L’intéressée choisit la deuxième hypothèse, sans hésitation.

« Certains évènements, dit-elle, me semblent moins présents, si bien que j’ai l’impression d’en avoir eu connaissance par des intermédiaires. Mais la plupart des scènes que m’a montrées le chevalier de Rampillon, je les ai vécues personnellement. »

Les hommes comprendront-ils jamais ces phénomènes ? Trouveront-ils, pour les aborder, une voie médiane entre le rire et la peur, entre le scepticisme intégral et la superstition ? Ne pas rejeter systématiquement et avec horreur ce que l’on ne comprend pas : telle pourrait être une devise honorable. En tout cas, comme Lucien Barnier, « nous avons envie de nous frotter les yeux, de nous pincer, pour être bien sûrs de ne pas être emportés à notre tour dans quelque voyage hallucinatoire. »

 

*Cette histoire a été racontée sur les ondes en 1978

 

L’INCROYABLE VERITE

16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 18:08

 

« Milord, la chambre de Milord est prête ! Il y a un bon feu dans la cheminée et aussi… une bouteille de très vieux brandy, juste au cas où Milord ne trouverait pas le sommeil tout de suite. »

- Merci, mon ami. Comment vous nomme-t-on ?

- Jenkins, Milord.

- Eh bien, Jenkins, votre attention me touche. Mais je pense que je n’aurai pas besoin de somnifère. Cette journée de voyage m’a littéralement épuisé, et je n’ai qu’une pensée, c’est de me glisser entre les draps !

- C’est que, Milord, de tels déplacements ne sont plus de nos âges, si je peux me permettre de donner mon opinion…

- Vous pouvez, Jenkins, vous pouvez ! Et je vous approuve totalement ! Le bateau, passe encore, car un véritable Anglais se doit d’avoir le pied marin… Mais les chemins de fer sont une invention du diable, en vérité ! Les banquettes semblent avoir été faites pour des galériens plutôt que pour des honnêtes gens et je me suis pris une escarbille dans l’œil !

- Je compatis, Milord, mais je puis assurer Milord que le climat de la verte Irlande saura lui faire rapidement oublier ces moments pénibles. Déjà, après une bonne nuit de repos, je suis persuadé que Milord se sentira bien mieux ! Quant à moi, je m’efforcerai de faire autant que possible comme mon maître l’a souhaité avant son départ.

- Ah ? Et qu’a donc souhaité de particulier mon vieil ami Trelawney ?

- Il a dit très exactement ceci, Milord : « Pendant mon absence, Lord Dufferin va venir séjourner ici. Son poste d’ambassadeur à Paris lui a donné tout le temps de se ruiner la santé à coups de bons repas, de champagne et de galantes compagnies. Il est urgent pour lui de mener une vie saine et reposante. »

- Tiens, tiens… Il a dit cela ?

- Il l’a dit, Milord, sauf votre respect ! Il a ajouté : « Lord Dufferin est pour moi comme un frère, en conséquence j’entends qu’il se sente ici chez lui et, à mon retour, si j’apprends que l’on a manqué à devancer un seul de ses désirs, je vous en tiendrai pour personnellement responsable, Jenkins, et je me ferai un devoir de vous botter les fesses ! »

- Diantre, Jenkins, il a vraiment dit cela ?

- Pour être précis, Milord, mon maître a employé une expression… plus rude. Il faut dire que, depuis tant d’années que je suis à son service, Monsieur a acquis avec moi un certain… franc-parler, si Milord voit ce que je veux dire !

- Je vois, Jenkins, je vois. Mais je suis tout à fait certain que tout ira pour le mieux ! Et maintenant, allons nous coucher.

- Bonne nuit, Milord !

- Bonne nuit, Jenkins !

Lord Dufferin, qui a effectivement tenu le difficile poste d’ambassadeur de la Couronne d’Angleterre à Paris, est venu, comme l’on dit, se refaire une santé dans la somptueuse demeure que son ami Trelawney, gentleman-farmer, a mise à sa disposition. Une magnifique propriété au milieu de la campagne irlandaise. Et, ainsi que vous venez de l’entendre, après une journée de voyage assez éprouvante pour quelqu’un qui n’est plus un jeune homme, Lord Dufferin vient de prendre congé du maître d’hôtel, un digne homme aux cheveux blancs. Ils se sont souhaité mutuellement une bonne nuit. Mais pour l’ex-ambassadeur, elle ne va pas être bonne, la nuit qui vient. Elle va même, autant vous le dire franchement, elle va même être abominable. La pire nuit que Lord Dufferin connaîtra jamais…

Ayant procédé aux ablutions d’usage pour un lord – qui doivent, sauf erreur, ressembler à celles du commun des mortels -, Sa Grâce revient dans la chambre. S’attarde devant la cheminée. Guigne du coin de l’œil la carafe de cristal plein d’un liquide ambré où les flammes jettent des reflets fauves. Sa Grâce se décide à céder à la tentation. Sacré Jenkins ! Il n’a pas menti : pour du vrai brandy, c’est du vrai vieux brandy ! Sur un dernier claquement de langue, Lord Dufferin se couche et s’endort presque aussitôt avec un sourire satisfait. Il se réveille en sursaut au milieu de la nuit. Il s’assied dans le grand lit et réalise qu’il est trempé de sueur. Il ne sait pas pourquoi son sommeil s’est interrompu, mais il se sent oppressé. Une allumette craquée au de-dessus de la table de chevet lui permet de lire trois heures au cadran de sa montre. Trois heures. Il faut absolument se rendormir. C’est sûrement ce verre de brandy. Il n’aurait pas dû le boire. Comme dirait Jenkins : « Ca n’est plus de nos âges ! » Lord Dufferin se rallonge et enfouit sa tête dans l’oreiller.

Le sommeil revient. Et avec lui, juste au moment de se rendormir vraiment, revient l’image qui a fait se réveiller Lord Dufferin en sursaut. Une image floue mais terriblement angoissante. L’image d’un homme qui vient du lointain et qui s’approche lentement. Lord Dufferin sait qu’il ne dort pas. Il ne dort pas, mais il est engourdi. Juste assez engourdi pour ne pas pouvoir bouger, et juste assez conscient pour avoir peur. Il se demande en même temps pourquoi il a si peur de cette image. Ce n’est après tout qu’un rêve. Lord Dufferin sait qu’il est en train de rêver. Dans son rêve, la silhouette ne cesse d’avancer – lentement. C’est peut-être cette lenteur qui me fait peur, pense le vieux lord. Pourquoi cet homme avance-t-il si lentement ? On dirait… on dirait qu’il porte quelque chose… Mais oui : il porte quelque chose ! Dans une seconde, guère plus, l’homme sera assez près, dans le rêve, et Lord Dufferin pourra distinguer ce qu’il porte ainsi sur son dos, et savoir ce qui lui fait si peur, instinctivement. Mais non, il ne le saura pas, car il vient de se réveiller à nouveau, de se rasseoir dans le grand lit, encore plus trempé de sueur que la première fois…

Lord Dufferin est plutôt soulagé d’être sorti de ce cauchemar, mais, au fond, il ressent une sorte de regret de n’avoir pas rêvé tout à fait assez longtemps pour distinguer ce que cette silhouette transportait sur son dos. En maudissant ce verre de brandy qui est probablement la cause de tout, le vieux lord se lève, revêt une robe de chambre molletonnée pour éviter un refroidissement, et donne un peu de lumière. Et puis, sans trop réfléchir, il tire les rideaux et ouvre la fenêtre. Il fait aussitôt un pas en arrière : le paysage du parc, qu’il aperçoit pour la première fois sous cet angle… : c’est exactement ce qu’il voyait dans son cauchemar, à l’instant ! Et la silhouette est là aussi, qui avance avec la même lenteur effrayante ! Le lord a beau se dire de toutes ses forces qu’il refuse cela, qu’il doit refermer cette fenêtre donnant sur l’absurde, quelque chose l’empêche de bouger. Maintenant, il voit en quoi consiste le fardeau : l’être qui est là, en bas, porte sur son dos… un cercueil ! Un vieux cercueil moisi… Lord Dufferin sait que le cercueil est moisi à cause de l’odeur prenante qui monte vers lui.  

A l’instant où elle passe sous la fenêtre, la créature lève la tête. Mais quelle tête ! Jamais Lord Dufferin n’a vu une telle laideur. C’est un amalgame de toutes les tares et de toutes les disgrâces que l’on peut imaginer, réunies sur une face humaine. A tel point que, plus tard, lorsque le vieil aristocrate racontera à quelques proches sa vision nocturne, il sera incapable de donner de ce visage une description cohérente. De même qu’il sera dans l’impossibilité de dire combien de temps l’apparition l’a regardé, ni comment elle s’est éloignée, ni encore de quelle manière il a regagné son lit. Il se souvient juste s’être éveillé au matin, avec dans la bouche un goût de cendres. Jenkins  lui souhaitait le bonjour en servant le petit déjeuner. Un rayon de soleil automnal entrait par la fenêtre et le parc ne ressemblait plus du tout à ce dont il avait l’air dans la nuit.

Lord Dufferin a posé au maître d’hôtel des questions détournées, mais il était pour ainsi dire certain à l’avance des réponses.

- Un cimetière dans les environs ? Certes non, Milord !... Un homme de peine ? La nuit ? Dans le parc ? Transportant quoi donc, Milord ? Une sorte de grosse caisse de bois ? Certes non, Milord : personne ne se risquerait dans le parc la nuit, à cause des chiens ! Oui, Milord : de gros chiens de garde, particulièrement féroces, que nous lâchons dans la propriété pour dissuade les rôdeurs !

Après les questions bizarres que Lord Dufferin pose ce matin-là, Jenkins ne s’étonne qu’à moitié de l’entendre demander que l’on prépare ses bagages et de le voir renoncer à son séjour à la campagne. L’ex-ambassadeur va rester plusieurs mois à tourner et retourner le souvenir de cette nuit sans oser en parler à qui que ce soit. Tant par crainte du ridicule que par une sorte d’inexplicable appréhension, assez inattendue chez un personnage peu enclin à la superstition et qui a beaucoup roulé sa bosse. Puis, un soir, chez des amis intimes, la conversation en vient à tourner sur les histoires de surnaturel, et Lord Dufferin, enfin, se délivre en quelque sorte de son secret. Tout se termine sur un grand éclat de rire, et des considérations très humoristiques du Lord lui-même sur les dangers du vieux brandy. Débarrassé de cet encombrant souvenir par cette confession, Lord Dufferin oublie son cauchemar…

Ou du moins le croit-il. Car voici qu’un jour ses activités diplomatiques l’amènent à Paris. On a réservé pour Lord Dufferin une suite dans un des palaces des plus confortables. Lord Dufferin, sa serviette de maroquin noir à la main, attend l’ascenseur que le bagagiste vient d’appeler. Autour du Lord, d’autres diplomates en chapeau melon ou en turban hindou emplissent le grand hall de marbre d’un brouhaha de voix distinguées. Mais soudain, pour Lord Dufferin, tout s’estompe, devient flou, comme éloigné d’une année-lumière… C’est que l’ascenseur est là.

Les portes sont ouvertes et le liftier regarde Lord Dufferin. Lord Dufferin est face au liftier. Face au visage du liftier. Un visage qu’il connait. Un visage qu’il n’a pas pu oublier. Un visage d’une invraisemblable laideur. Un amalgame de toutes les tares et de toutes les disgrâces. Le visage même qui a fixé Lord Dufferin une nuit, dans un parc, en Irlande. Personne ne semble remarquer ce visage et sa laideur. Plusieurs diplomates sont déjà dans l’ascenseur. Lord Dufferin reste figé sur place, comme il était figé à la fenêtre la nuit du rêve. Le liftier au visage affreux ébauche quelque chose qui doit être un sourire. Il fait un geste du bras pour inviter Lord Dufferin à monter. Puis, voyant qu’il ne se décide pas, le liftier referme les grilles avec comme un air de regret…

La suite ? Certains d’entre vous se souviendront peut-être l’avoir lue dans les journaux de l’époque : la rupture brutale du câble, la chute de la hauteur des cinq étages, les hurlements, les débris de la cabine pulvérisée que l’on retrouve dans le sous-sol… les quatre cadavres que l’on en retire… Quatre cadavres : trois diplomates étrangers et le liftier.

Lord Dufferin a essayé de savoir qui était ce liftier. On n’a pas su lui répondre exactement. Ce n’était qu’un pauvre garçon, probablement un peu simple d’esprit, qui traînait devant l’hôtel et que l’on avait engagé pour une journée, en remplacement. Il n’avait pas de papiers sur lui, son signalement ne correspondait à celui d’aucun disparu, et personne n’a jamais réclamé le corps.

Nul ne pourrait dire s’il était aussi laid que Lord Dufferin le soutenait : la tête du malheureux a été complètement écrasée dans l’accident.

 

L’INCROYABLE VERITE 

 

18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 17:27

 

Un mythe nord-américain des plus mystérieux est la quête de Ponce de Leon de la fontaine de Jouvence. De nos jours, les scientifiques sont à la recherche de gênes qui pourraient prolonger la vie humaine jusqu’à atteindre 150 ans ou plus. La découverte de Doug Kilmartin fut exactement l’inverse. Rien moins qu’une fontaine de vieillesse et de dégénérescence.

 

Une fine volute de fumée blanche tournoie au-dessus des cendres d’un feu de camp prêt de s’éteindre. Les gardes forestiers Beverly Damico et Ted Larkin piétinent les cendres de leurs pieds. L’endroit parait désert. Larkin demande à Damico si on a donné l’autorisation pour tirer dans cette zone, et Damico répond que non. Juste à ce moment, quelqu’un surgit de derrière les arbres.

- Aidez-moi, s’il vous plait, aidez-moi ! crie-t-il. Là-bas dans les bois. Tout est mort. Une zone morte ! Nous y sommes allés et…

- Du calme, dit Larkin. Est-ce que c’est votre campement ?

- Oui. Nous plantons des arbres. Nous sommes trois. Nous sommes étudiants et…

- D’accord, Monsieur, une chose à la fois, dit Larkin. Nous avons trouvé un feu de camp ici. C’est non et non. Je veux voir vos papiers et votre autorisation de campement.

Intrigué, l’homme acquiesce, et sort son portefeuille. Larkin le prend tandis que Damico apporte de l’eau à cet homme.

- Vous êtes Douglas Kilmartin ? demande Larkin, tout en vérifiant le permis de conduire.

- Oui.

- Votre C.N.I. nous dit que vous avez 21 ans.

Kilmartin lève doucement les mains devant lui. Elles sont frêles et ridées. Choqué, il laisse tomber le gobelet d’eau et oriente le rétroviseur latéral de l’ATV pour pouvoir se regarder : 

- Oh non ! Que m’est-il arrivé ? 

Environ deux heures plus tard, Larkin et quelques autres gardes marchent à travers les buissons.

- Je l’ai trouvé ! Par ici ! dit Damico.

Damico tient dans ses mains la tête d’un deuxième homme, qui a l’air d’avoir 70 ans. Ses vêtements sont en lambeaux et il est tout égratigné, à peine conscient.

- C’est le gars que Kilmartin nous a décrit. Barry Strother d’après sa C.N.I. Lui aussi a 21 ans, dit Damico.

 

Le lendemain, le directeur Connor Doyle parle au micro de son magnétophone dans le parking de l’hôpital de Sainte Agatha :

 

- Après avoir été contactés par la police du comté, nous déclenchons une enquête sur une supposée anomalie. Deux hommes déclarent avoir vieilli de près de 50 ans après s’être aventurés dans une étendue sauvage du nord du Canada. Il y a une zone où, de façon inexplicable, rien ne pousse.

Beverley Damico parle aux enquêteurs :

- Quand nous avons emmené Kilmartin à l’hôpital, il était hystérique. Il dit qu’il y a encore quelqu’une. Qu’ils ont trouvé un endroit dans les bois, où rien ne pousse, une zone morte. Et il croit qu’elle y est toujours.

Ted Larkin, lui aussi garde forestier, apporte des précisions :

- Et c’est là que ça devient vraiment bizarre. Comme tout cela n’avait aucun sens, nous avons fait vérifier leur identité, et il se trouve que le second type que nous avons trouvé, Strother, a eu un petit problème avec la loi quand il était plus jeune. Une entrée par effraction quelques années plus tôt lorsqu’il avait 16 ans. Et ce type a l’air d’en avoir 70. Mais il y a plus, ses empreintes. Elles correspondent exactement à celles figurant dans son casier judiciaire.

Les enquêteurs s’entretiennent aussi avec le docteur Martin Dornan, qui a examiné les deux hommes :

- Ils étaient tous les deux en état de choc. Kilmartin, pour un homme de 70 ans, se porte plutôt bien. Je n’en dirais pas autant de Strother. Mais pour des hommes qui affirment qu’ils ont 21 ans, c’est qu’il y a un problème.

 

Plus tard dans l’après-midi, Doyle guide la psychobiologiste Lindsay Donner et le physicien-statisticien Peter Axon le long d’un sentier. Donner écoute à travers son casque :

 

- La police du comté dit qu’il n’y a toujours aucun signe de la femme disparue, une Katherine Fitzgerald, dit-il.

- Dans quel état sont les deux sujets ? demande Axon.

- L’état de Kilmartin s’est stabilisé ; nous pourrons donc l’interroger cet après-midi, répond Doyle. Mais Strother est tantôt conscient, tantôt inconscient. Et pour tout dire, nous n’avons d’autre choix que de le traiter comme un vieil homme. L’âge physiologique de Kilmartin est d’environ 70 ans, et de 85 ans pour Strother.

L’équipe arrête de marcher car tout le monde peut voir une étendue sablonneuse, inhabituelle au milieu de la forêt. Axon fait passer à Doyle des photos prises depuis l’hélicoptère.

- C’est de forme ovale, et couvre à peu près 8 000 mètres carrés. La désolation au beau milieu d’une forêt pleine de vie, dit Doyle.

Deux enquêteurs d’OSIR en combinaison Hazmat se déplacent précautionneusement tout autour de la zone en prenant des mesures. Axon s’accroupit à la lisière de la zone morte. Il sort un appareil photo et prend quelques clichés.

Un oiseau vient de pénétrer dans la zone et se met à se mouvoir dans son périmètre. Il disparaît derrière une dune. Intrigués, Axon et plusieurs enquêteurs poursuivent leur progression de façon à avoir une meilleure vue de l’oiseau. Ils aperçoivent son squelette sur cette terre sans vie.

Plus tard, à l’intérieur du laboratoire mobile, son squelette apparaît sur les écrans. Doyle regarde la vidéocassette avec Axon, le psychiatre Anton Hendricks et Donner, qui chronomètre la scène avec son appareil.

- Seulement 12,3 secondes à partir du moment où il pénètre jusqu’à la découverte du squelette, précise Donner.

Les photographies aériennes révèlent un terrain aride au centre d’une forêt luxuriante. On peut voir les maigres restes de ce qui fut un squelette humain.

Le lendemain, Hendricks interroge Kilmartin, dont le corps est relié par des électrodes à un appareil en vue d’un examen.

- Doug, commençons par la journée du mardi.

- Moi, Barry et Katie sommes arrivés par avion avec un tas de semis à planter. Nous avons donc installé notre campement, et commencé à travailler après le petit déjeuner.

- Et qu’est-il arrivé ensuite ?

- Je ne sais plus. Nous semions, et nous sommes arrivés à cet endroit. La zone morte. Je crois que j’ai marché à l’intérieur, mais…

- Y êtes-vous tous allés ?

- Non, je veux dire… Je suis désolé. C’est si dur de se concentrer ces jours-ci, vous savez.

- Ne vous en faites pas, Doug. Nous essaierons plus tard.

 

Téléguidée par l’unité de contrôle du labo, la sonde terrestre s’approche d’un squelette dans la forêt.

 

- Avec un peu de chance, le fichier dentaire devrait nous donner une identité, annonce Doyle.

Le lendemain, l’équipe des enquêteurs observe les agrandissements des permis de conduire de Douglas Kilmartin, Barry Strother et Katherine Fitzgerald sur l’écran principal.

- Le squelette est celui de Katherine Fitzgerald, âgée de 21 ans. Cause de la mort inconnue, dit Doyle.

- Nous avons éliminé plusieurs explications évidentes à cause du manque de végétation. Aucune trace de radiation autour de la zone. Le site lui-même n’a pas été contaminé par des substances toxiques, dit Axon.

- Kilmartin se souvient fort bien de tout ce qui est arrivé jusqu’à ce que survienne cette anomalie. Après, c’est presque le trou noir. Cela est conséquent avec le refoulement d’une expérience traumatisante, dit Hendricks.

- Pourrait-il y avoir une explication médicale plus terre à terre, telle que la progéria, le vieillissement accéléré ? s’enquiert Doyle.

- Pas dans ce cas, répond Hendricks. C’est un dysfonctionnement génétique extrêmement rare qui se manifeste invariablement dans la petite enfance.

- Continuons à creuser, dit Doyle.

Hendricks rapporte que Kilmartin répond favorablement au soutien psychologique.

Donner peut voir Sarah Kilmartin s’avancer vers le bureau des infirmières et demander à voir son fils.

Donner se présente. Sarah se tient dans l’encadrement de la porte, le visage impassible. Donner est derrière elle. A travers la pièce, Kilmartin essaie de sourire.

- Maman, tu es venue, dit-il.

- Je ne connais pas cet homme, dit Sarah. Ce n’est pas mon fils. Regardez-le. Elle se retourne pour partir et Kilmartin lui rappelle le jour où Gypsie a volé le saumon du Vieil Homme Telford. Sarah s’arrête net, horrifiée.

Le lendemain, Hendricks s’assoit en face de Kilmartin, qui est déjà sous hypnose.

- Revenons à mardi matin, dit Hendricks.

- Je sème dans les bois. Barry et Katie sont plus loin devant, se souvient Kilmartin, revoyant Strother et Fitzgerald s’avancer dans les sous-bois.

- Que voyez-vous ?

Tout en marchant dans une clairière, Kilmartin revoit Katie pénétrer dans une zone dénuée de végétation.

- Les gars, il faut examiner cet endroit, dit-elle.

- Katie est-elle dans la zone ? demande Hendricks.

- Oui. Elle veut que nous la suivions, mais j’hésite. C’est vraiment flippant. Ils rigolent, comme si j’étais paranoïaque. Alors j’y vais.

Les jeunes Kilmartin et Strother avancent lentement. Katie se tourne vers le jeune Strother. A sa vue, il s’arrête net : elle est en train de vieillir sous ses yeux. Le jeune Strother tente de dissimuler son trouble. C’est alors qu’un élancement dans le dos lui arrache une grimace. Se tenant le bas du dos avec une main, il se retourne, et voilà que lui aussi se met à vieillir.

Katie fait face aux deux garçons. Kilmartin et Strother s’éloignent promptement d’elle, pendant qu’elle se transforme rapidement en un corps en décomposition, puis en squelette. Strother se tourne horrifié vers Kilmartin.

- Sortons d’ici ! hurle ce dernier.

Les deux vieillards essaient de quitter la zone. Ils arrivent près des arbres. Strother tombe à genoux, épuisé. Kilmartin continue de courir.

 

Plus tard dans la journée, la sonde terrestre parcourt la zone située dans la forêt.

 

Les enquêteurs surveillent sa progression à distance, et Doyle parle dans le micro :

- Mise à jour. Nous nous livrons à une analyse environnementale, en plus de la surveillance, dans le but de définir la nature exacte du phénomène, ainsi que ses caractéristiques. Qui plus est, notre équipe médicale essaie d’élaborer un traitement en vue d’inverser ses effets. 

A l’hôpital, une infirmière prélève du sang du doigt de Strother. On apporte cet échantillon au laboratoire mobile, où un technicien en verse sur une lamelle pour le mettre au microscope.

- Je viens de visionner certains des premiers entretiens, dit Donner, qui se trouve aussi au labo. Elle sort une vidéocassette où figure celui du chef Dan Leonard, un Amérindien âgé d’une trentaine d’années.

- Je me souviens d’avoir entendu ces histoires, quand j’étais gosse. Des rumeurs à propos d’un endroit où rien ne vit, dit-il.

- Est-ce que certaines de ces histoires parlent de gens qui y sont allés et qui sont revenus ? demande Donner.

- Non. Juste beaucoup d’histoires à propos de membres de notre tribu qui ont tout bonnement disparu. Des légendes disent que certains d’entre eux ont été mangés par des bêtes sauvages. Quelques-uns sont tombés dans des rivières en furie et se sont noyés. Ecoutez, j’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu cette prétendue zone morte.

Plus tard, Doyle, Axon, Donner et Hendricks sont réunis au labo.

- Voilà ce que nous savons déjà, dit Axon. Horizontalement, cette zone couvre une superficie d’à peine moins de 8 km2. Nous l’avons cartographiée par hélicoptère et avons marqué la hauteur à laquelle la désintégration a commencé.

- C’est elliptique, ce qui pourrait suggérer que le phénomène suit une courbe énergétique, dit Donner.

- Mais la configuration est instable. Nous voyons de légères fluctuations, dit Axon.

- Pourquoi ne pas relever ces fluctuations pendant quelques heures ? demande Donner.

Doyle lève la main, tendant l’oreille vers l’écouteur :

- L’hôpital vient de nous contacter. C’est Strother.

A l’hôpital, Strother est couché sur le dos, les yeux écarquillés, et inerte. Le Dr Dornan vérifie le pouls. Hendricks est derrière lui, ainsi que Kilmartin, tout tremblant et désemparé. Le Dr Dornan lève les yeux et secoue la tête. Strother est mort.

 

Deux poteaux métalliques ont été plantés dans le sable de chaque côté de la zone. Un arc électrique de couleur bleutée s’étend d’un poteau à l’autre.

 

Doyle entre dans le journal de bord : « 22 heures. Nous avons introduit toutes sortes d’instruments au sein de cet environnement aux fins de provoquer une réaction notable. Aucune de ces tentatives n’a pu fournir un résultat probant. Après avoir mené 87 expériences, j’estime que nous avons épuisé toutes les méthodes susceptibles de nous apporter une explication scientifique. »

L’équipe est réunie pour une table ronde dans le labo mobile, où la zone est visible sur l’écran.

- Ce pourrait être un phénomène extraterrestre. C’est pourquoi il ne réagit pas à une technologie terrestre, dit Donner.

- Ou bien ce pourrait être un phénomène géophysique, non étudié jusqu’ici, qui sur le plan subatomique, accélère toutes les formes de vie, dit Axon. Ce pourrait être une forme rare et mutante d’un vortex qui absorbe l’énergie contenue dans les êtres vivants. Cela s’accorderait avec les résultats des évaluations physiologiques.

Le lendemain, un enquêteur de l’OSIR charge des sacs dans le coffre d’une voiture en stationnement devant l’hôpital. Hendricks s’approche de la voiture, dans laquelle Kilmartin est assis sur le siège passager à côté de Sarah. 

- Prenez soin de vous. Nous vous recontacterons, dit Hendricks.

Kilmartin acquiesce, avec un  sourire forcé.

Tandis que Doyle et Donner regardent partir Kilmartin, une communication du quartier général d’OSIR se fait entendre dans les écouteurs de Doyle, et ils regagnent le labo mobile.

Elsinger apparaît sur l’écran, et s’adresse à Doyle :

- Des membres du gouvernement nous ont demandé de solutionner ce problème en interdisant de façon définitive l’accès à cette zone à risques. A l’efficacité immédiate.

- Mais, Monsieur, nous commençons tout juste à avancer dans la compréhension du phénomène, réplique Doyle. Nous avons besoin de savoir exactement de quoi il s’agit.

Le directeur de l’OSIR Frank Elsinger dit qu’il est désolé, et qu’il n’y a pas à discuter cet ordre. L’écran s’éteint. Doyle écrit une dernière fois dans le journal de bord :

« A la suite de consultations avec les quartiers généraux, les autorités gouvernementales et l’équipe responsable, il a été décidé de construire une cage gigantesque, en barreaux métalliques, pour couvrir toute la zone à risques. Une fois la cage descendue, par hélicoptère, à l’endroit même, on coulera du béton par-dessus, jusqu’à ce qu’un bloc massif de pierre solide prenne forme. »

Epilogue

Anomalie géophysique, manifestation paranormale, ou force extraterrestre ? La réponse se trouve cachée pour toujours sous une voûte de béton, et n’est plus une menace. Aux dernières nouvelles, Kilmartin était employé dans une cellule de crise, apportant son soutien aux victimes de traumatismes et vivant pleinement chaque jour.

Dan Ackroyd

 

Psi Factor (Chronicles of the Paranormal), edited by Dan Ackroyd

 

N. du T. : Cette histoire est authentique. Je me souviens d’un documentaire, en plusieurs parties, diffusé sur France 5 il y a quelques années, et qui s’intitulait « Les plus belles baies du monde ». La partie se rapportant à la baie de Madagascar m’avait frappée : à l’autre bout de la baie, on pouvait voir une forêt, sertie dans un décor magnifique, et on n’avait plus qu’une envie, celle de se rendre sur les lieux afin de profiter de cette nature enchanteresse. Mais les habitants mettaient en garde les visiteurs étrangers. Tous ceux qui y étaient allés n’étaient pas revenus. Les derniers à en avoir fait les frais (à l’époque où le documentaire a été tourné, au début des années 2000) étaient deux touristes nord-américains. Malgré les avertissements donnés par les autochtones, ils y sont quand même allés, et depuis, on ne les a plus jamais revus…

Se pourrait-il qu’il y ait dans cette forêt une zone comparable, qui fait vieillir les êtres vivants en quelques minutes, et le temps que les touristes imprudents se rendent compte, il est trop tard, car ils meurent sur place à cause du vieillissement accéléré ?

Et comme on a pu le voir avec Katherine Fitzgerald, la putréfaction du corps et la désintégration du squelette se produisant à une vitesse accélérée, il ne suffit que de quelques heures pour effacer toute trace des malchanceux…

27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 15:17

 

Une petite aventure… Une petite aventure sans rien de spécial, sans rien qui laisse une trace, une preuve tangible par la suite… mais une petite aventure qui vous bouleverse pour toujours et vous donne, tout au long de votre vie, la certitude qu’il y a « autre chose ». Autre chose que ce que l’on vous apprend à l’école, autre chose que ce qui est écrit dans les livres de science, autre chose que ce que l’on voit et que l’on touche avec les yeux et les mains tous les jours… Une petite aventure qui ouvre une petite porte sur la grande inconnue… Voilà ce qui peut arriver dans la vie de tout un chacun, au moment où l’on s’y attend le moins. Bien sûr, comme c’est le genre d’évènement qui fait que l’on se demande si l’on est tout à fait normal… comme on ne rapporte rien de solide, de concret… comme on est forcé de se fier à sa seule mémoire pour repenser à tout cela « après »… bien sûr, si l’on est seul quand la chose se produit, on garde en général son aventure pour soi. On tient sa langue. Et l’on n’a peut-être pas tout à fait tort : par les temps qui courent, on a vite fait de se faire cataloguer comme dangereux rêveur.

Mais lorsque l’on est plusieurs, c’est-à-dire au moins deux, à vivre la même chose incroyable, alors on parle plus facilement. On se sert en quelque sorte de caution l’un à l’autre.

C’est le cas pour le jeune couple que nous allons suivre aujourd’hui. Monsieur et Madame C… (ils préfèrent conserver l’anonymat) étaient ensemble et le sont restés tout le temps que dura leur plongeon dans l’impossible. Ils se considèrent comme sains de corps et d’esprit et ils en donnent tout à fait l’impression. Ils jurent qu’ils ne boivent pas, ne se droguent pas et qu’ils avaient raisonnablement et suffisamment dormi la nuit précédant les faits en question. Selon eux, on ne peut donc incriminer ni l’abus d’un stupéfiant, ou d’un médicament, ni les troubles de la fatigue.

Ils affirment sur l’honneur qu’il ne s’agit pas d’un truquage ou d’un coup monté de leur part. On est assez tenté de les croire lorsqu’ils ajoutent en souriant :

« Pourquoi aurions-nous inventé une histoire pareille ? Elle n’est pas spécialement spectaculaire… Et puis nous n’avons rien à vendre ! Nous n’avons pas écrit de livre ni enregistré de disque ! Nous ne cherchons aucune promotion et nous ne voulons pas que notre nom soit prononcé sur l’antenne ! » »

Parfait : alors appelons-les Jean-Paul et Christiane, et suivons-les en ce jour du mois de mai 1978.

Christiane et Jean-Paul C… roulent dans leur voiture quelque part dans le Massif central. Ils ont pris une semaine de vacances pour parcourir cette région et prospecter en vue de l’achat d’une maison.

Ils résident actuellement dans la proche banlieue parisienne. Jean-Paul est cadre technico-commercial dans une grande firme d’informatique. Christiane, après des études universitaires, occupe un poste de chargée d’études dans une entreprise de sondages d’opinion. Et ils voudraient partir. Quitter la capitale, laisser derrière eux les embouteillages, les téléphones, les week-ends de séminaires de travail et les soucis de carrière. Ils voudraient partir, mais ils ne savent pas encore comment. Ah ! ils en ont vu, de ces citadins quittant tout pour aller, tout feu tout flamme, faire l’élevage des chèvres et la poterie artisanale ! Et ils les ont vus aussi revenir déconfits après deux ans, sans un sou, essayant comme des lapins affolés de se refaire une petite place dans cette bonne vieille société de consommation. Non : Jean-Paul et Christiane C… préfèrent y aller plus prudemment et mettre toutes les chances de leur côté. Et pour eux, cela commence par un tour d’horizon de tous les éléments d’une nouvelle vie. Ils ont entendu parler de villages pratiquement abandonnés à la suite de l’exode rural. Pour voir revivre ces villages, les pouvoirs publics seraient disposés à consentir des subventions ou des facilités aux nouveaux pionniers du régionalisme. Mais est-ce bien un projet réaliste ? Les deux jeunes gens sont là pour essayer d’y voir clair sur place.

- Dis-donc, Jean-Paul… Tu es sûr de cette route ? Il me semble qu’on est un peu perdu, non ?

- Sûr, sûr !... Tu es marrante, toi ! Après tout, c’est toi le navigateur ! Tu as la carte sous les yeux : guide-moi !

- Navrée, mon chéri, mais ton navigateur, pour l’instant, il nage complètement ! Depuis que nous avons quitté la départementale, je suis hors du coup ! Surtout que tous les chemins que nous croisons dans cette forêt ne portent aucune indication ! On aurait dû acheter une carte plus détaillée. Notre village me semble jouer à cache-cache ! Il peut être à droite, à gauche… ou carrément derrière nous !

- Eh bien, on roule tout droit devant et on finira bien par trouver un poteau indicateur, une borne ou quelque chose… D’ailleurs, je trouve la promenade formidable, pas toi ? Cette forêt, ces arbres… On sent que le mois de juin approche : c’est presque l’été ! Quand je pense au temps pourri qu’ils ont à Paris…

- Ecoute, Jean-Paul, si ce coin te plaît, puisqu’il n’est pas loin de midi, on n’a qu’à s’arrêter n’importe où et on va pique-niquer dans le bois, si tu veux ?

- D’accord ! Motion adoptée à l’unanimité plus une voix !

Une route transversale se présente, tranquille, tentante, qui s’enfonce entre les grands arbres. Au travers des feuillages épais, un rayon de soleil perce ici et là, souligné par des myriades d’insectes. Un vrai tableau pour peintre du dimanche. Jean-Paul arrête la voiture et les deux vacanciers trouvent un délicieux coin d’herbe pour y prendre le repas sorti du panier. Ils rient comme des enfants avec l’impression de faire quelque chose de pas très permis : l’école buissonnière, en pleine semaine, alors que les camarades sont au travail. Après le déjeuner, on hésite entre une petite sieste et une promenade. On opte pour la promenade, jugée « plus raisonnable ». La voiture est loin derrière, cachée par les tournants du chemin, lorsque, sans transition, la forêt disparaît. Elle ne disparaît pas d’un coup de baguette magique, elle ne diminue pas progressivement de densité : simplement, elle n’est plus là. Christiane et Jean-Paul échangent un regard étonné. Ils sont dans un village… Et s’ils sont étonnés, c’est qu’ils n’ont pas le souvenir d’être entrés dans ce village. Ils ne l’ont pas d’abord vu de loin, ils ne sont pas passés devant les premières maisons, comme le voudrait la logique. Ils marchaient dans une forêt, et les voici maintenant, dans la rue principale d’un village. Une rue pas très large, en déclivité vers son centre où stagne une eau trouble. Des maisons étroitement imbriquées les unes dans les autres. Des façades de crépi où apparaissent ici et là des colombages de bois.

- Je… je ne sais pas très bien comment on a fait… dit Jean-Paul un tantinet surpris… Mais je crois qu’on a fini par le trouver, notre village !

- Tu penses ? Christiane désigne les maisons. On nous avait parlé d’un village à rebâtir, de ruines à remettre sur pieds… Ca ne m’a pas l’air si abandonné que ça ! Théoriquement, il ne vit plus ici que deux familles, avec une majorité de vieux. Et toutes ces habitations semblent en parfait état… On dirait presque qu’il va sortir des gens de chaque porte… Tu es certain que nous sommes dans le bon village ?

- Où veux-tu que nous soyons ? D’après la carte, il n’y a pas d’autre agglomération à vingt kilomètres alentour ! On n’aurait pas pu faire une telle erreur de distance ! D’ailleurs, regarde bien : il n’y a personne !

- Tu as raison : c’est désert ! On n’avait même pas vu les vieux qui devaient être là ! Mon chéri… Je ne sais pas pourquoi, mais je… je me sens bizarre !

- Qu’est-ce qui se passe ? Tu as peur ?

- Non ! Mais je n’aime pas cet endroit ! Je ne pourrais pas vivre dans un lieu comme celui-là ! C’est joli, c’est en bien meilleur état que je ne m’y attendais, mais c’est tellement triste… On dirait qu’il y a… qu’il y a du malheur tout autour. Ca me fait froid partout !

- C’est drôle, ce que tu viens de dire : moi aussi, j’ai comme des frissons, depuis un moment et je…

Jean-Paul s’est interrompu brutalement. Il est devenu blême et il pointe un doigt incertain vers la rigole au milieu de la chaussée.

- Christiane ! Il gèle ! L’eau ! Regarde : elle est gelée !

En effet, une mince pellicule opaque recouvre une partie du filet d’eau. Christiane, craintive, approche le bout du pied et fait craquer cette pellicule : c’est bien de la glace en formation.

- C’est l’hiver, Jean-Paul ! C’est l’hiver dans ce village !

- Mais enfin, Chris, on devient fou, ou quoi ? Regarde le ciel : il est plombé. Il va neiger !

Christiane répond machinalement :

- Non, il fait déjà trop froid pour qu’il puisse neiger !

Puis elle se rend compte alors de l’absurdité de ce qu’elle vient de dire. Il ne peut pas neiger tout simplement parce que c’est l’été ! Ils le savent tous les deux : ils ont déjeuné sur l’herbe dans la forêt et il faisait beau. Ce qu’ils sont en train de vivre ici n’est pas possible ! Ils ont relevé le col de leur blouson de toile et ils courent, maintenant. Ils courent droit devant eux, dans ce froid, dans cet hiver impossible qui pourtant les transperce.

Jean-Paul gardera le souvenir vague d’être passé devant une petite église qu’il n’avait pas vue à l’aller. Une petite église qui lui a semblé toute neuve, avec une porte de bois frais ciré. Mais il ne pourrait en jurer. Il n’est plus sûr de rien à partir du début de leur fuite. Car ils sont en train de fuir littéralement, désespérément, cet endroit où ils n’auraient jamais dû pénétrer.

Comment ils en sortent ? Ils ne peuvent pas le dire exactement. Probablement de la même manière qu’ils y sont entrés : par hasard. Ils retrouvent la forêt, ils retrouvent leur voiture… Et ils retrouvent aussi le soleil d’été. Ils ne réalisent leur chance que lorsqu’ils sont en route depuis certainement plusieurs minutes.

Avant de raconter cette histoire à qui que ce soit, Christiane et Jean-Paul C…  ont eu le temps de se ressaisir. Comme ils ne sont plus des enfants et qu’ils ont plutôt l’un et l’autre l’esprit logique, ils ont essayé de vérifier. Ils ont d’abord trouvé le véritable village qu’ils cherchaient. En ruine, celui-là. Les vieux paysans qui y vivent encore n’ont jamais entendu parler d’une bourgade dans les environs ressemblant de près ou de loin à la description de ce lieu bizarre.

Le jeune couple a su rassembler le courage nécessaire pour tenter une exploration nouvelle du lieu de leur aventure. Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’ils n’ont fait que tourner en rond dans la forêt. A peine ont-ils réussi, en fouillant dans les archives du chef-lieu, à dénicher la mention, sous la plume d’un chroniqueur local, d’un village dont le nom ne nous serait pas parvenu et qui aurait pu occuper approximativement cet emplacement. Mais le chroniqueur, il y a cent cinquante ans, ne mentionnait ce fait que pour émettre des doutes sérieux et parler de légende populaire. En effet, la tradition voulait qu’il ne restât rien de ce village. Tous ses habitants seraient morts, sans exception, après une épidémie de peste noire, au début du haut Moyen Age. Et le seigneur du lieu en aurait, paraît-il, ordonné la destruction totale par le feu. L’ordre aurait été exécuté (toujours selon cette contestable légende locale) le premier jour de l’hiver.

 

L’INCROYABLE VERITE

 

8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 15:47

 

Le 17 février 1923, à Louxor, en Egypte, une vingtaine d’hommes est rassemblée devant un mur de pierre. Un mur qui a été dressé voici plusieurs milliers d’années pour protéger à tout jamais le sommeil éternel du jeune pharaon Tout Ankh Amon.

Une vingtaine de témoins se presse derrière Lord Carnavon et Howard Carter, deux archéologues britanniques que leur destinée extraordinaire allait rendre célèbres dans le monde entier. Il est un peu plus de 14 heures et dans quelques secondes Howard Carter va commencer la destruction du mur qui obstrue le tombeau.

Le bras de Carter se lève. Il tient dans sa main droite un lourd marteau, et sa main gauche serre un ciseau qui va pénétrer dans le mur mystérieux. L’assistance frémit. Et Lord Carnavon ne peut s’empêcher de repenser à l’inscription trouvée quelques semaines auparavant, déchiffrée à grand-peine sur une tablette d’argile. Une inscription qui semblait mettre en garde les profanateurs du tombeau :

 

LA MORT ABATTRA DE SES AILES QUICONQUE DERANGERA LE REPOS DU PHARAON…

 

Lorsqu’il eut percé un trou deux fois large comme son bras, Carter éclaira la chambre mortuaire à l’aide d’une lampe électrique. Un scintillement d’or frappa son regard. De l’or. Il y en avait partout, sur les murs, sur le sol, qui brillait étrangement sous les yeux effarés des archéologues. Les deux hommes élargirent la brèche. Un immense coffre en or occupait la presque totalité de la pièce, avec sur un côté, deux portes verrouillées qui s’ouvrirent sans effort et sans bruit. A l’intérieur, un second coffre, en or lui aussi. Mais sur les portes qui fermaient ce deuxième coffre, des scellés intacts, qui prouvaient que, depuis l’enterrement du pharaon, nul n’avait vu ce qui se cachait derrière cette cloison-là.

Les deux archéologues refermèrent soigneusement les portes du caveau et obstruèrent à nouveau le couloir.

Personne ne disait un mot dans l’assistance recueillie. Il y avait là un ministre, des hauts fonctionnaires, des archéologues, des savants, les inspecteurs généraux de l’administration égyptienne des Antiquités, et deux femmes.

Au total, une vingtaine de personnes, dont TREIZE allaient, en quelques mois, MOURIR DE MORT VIOLENTE…

Une quarantaine de jours plus tard, Howard Carter reçoit un télégramme du Caire. Lord Carnavon est gravement malade. Howard Carter qui était à Louxor ne s’inquiète pas. Un deuxième télégramme arrive bientôt : Lord Carnavon très sérieusement malade. Forte fièvre.

Carter se hâte vers la capitale égyptienne.

Depuis douze jours, Lord Carnavon était la proie de très fortes fièvres. Dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel Continental, les accès de température atteignaient souvent 40°. Le fils de Lord Carnavon arriva au chevet de son père. Dans la nuit même, à deux heures moins dix, il fut réveillé par une infirmière. Son père était mort. Il courut dans sa chambre, et au moment où il franchissait le seuil, toutes les lumières s’éteignirent, d’un seul coup.

La sœur de Lord Carnavon était en larmes. Les dernières paroles du Lord étaient étranges : « J’ai entendu son appel", avait-il murmuré. "Je vais le suivre. »

A l’heure précise où le Lord mourait au Caire, à des milliers de kilomètres de là, en Angleterre, dans la maison des Carnavon, la petite chienne du Lord se mit à geindre, se dressa sur les pattes de derrière et retomba, morte.

Quelques jours plus tard, l’archéologue américain Arthur Mace qui avait aidé Carter à briser le mur de la chambre du pharaon se sentit fatigué. Il perdit connaissance avant même que les médecins puissent faire le moindre diagnostic. Il mourut dans l’hôtel même où Lord Carnavon était décédé.

Dans la même période, le milliardaire américain George Jay-Gould, ému par la mort de son vieil ami Carnavon se fait montrer par Carter le tombeau de Tout Ankh Amon. Le lendemain de sa visite une violente fièvre le terrassait. Et le soir, il était mort. Un industriel anglais Joel Woolf ayant visité le caveau funèbre est pris de fièvre sur le bateau qui le ramène en Angleterre. Il meurt en pleine traversée. Archibald Douglas Reed, le biologiste qui avait découpé les rubans entourant la momie du pharaon, est pris, lui aussi, de fièvre. La faiblesse qui l’accable est foudroyante. Il meurt dès son retour en Angleterre.

Dans l’esprit de chacun il n’y a plus de doute. La peur fait place au doute. On repense à l’inscription déchiffrée sur la tablette d’argile : LA MORT ABATTRA DE SES AILES QUICONQUE DERANGERA LE REPOS DU PHARAON…

En six ans, vingt-deux personnes au total moururent de mort violente, inexpliquée, brutale. Ces vingt-deux personnes avaient toutes été associées d’une façon quelconque aux fouilles du mausolée de Tout Ankh Amon. Parmi ces vingt-deux personnes treize avaient assisté, à Louxor, à l’ouverture du tombeau.

La presse s’empara de l’affaire. On parla ouvertement de la malédiction des pharaons…

Les savants du monde entier échafaudaient les théories les plus diverses. On parla de loi des séries, de télépathie à travers les siècles, de bio-énergie. Des recherches spectaculaires furent entreprises sur les propriétés de la pyramide en tant que figure géométrique. Un chercheur spécialisé dans les études africaines se fit enfermer pendant une nuit entière dans la chambre royale de la pyramide de Chéops. Le lendemain matin, quand on ouvrit la porte, il avait perdu la raison. Un radiesthésiste français, Jean Martial, apporta la preuve que la forme pyramidale accélère, de manière extraordinaire, la momification des corps.

En 1959, un ingénieur tchèque Karel Drbal, déposa un brevet pour protéger son invention : une petite pyramide qui… aiguisait les lames de rasoir par simple exposition du tranchant usé, pendant six jours.

Un homme n’a jamais voulu croire en cette malédiction. « Il y a dans la vie des hasards curieux, disait Gamal Mehrez, directeur général des musées égyptiens au Caire à Philipp Vandenberg, auteur d’une étude sur la malédiction des pharaons. Certes, si l’on fait le compte de toutes les morts mystérieuses depuis l’ouverture du tombeau de Tout Ankh Amon, cela donne à réfléchir. D’autant qu’on retrouve, effectivement, des formules de malédiction dans l’histoire de l’ancienne Egypte ! Mais moi, je n’y crois pas. Regardez-moi : j’ai passé ma vie dans les tombeaux des pharaons. J’ai étudié des momies pendant des mois entiers. Je suis la preuve vivante de ce que j’avance. Tout cela n’est pas une affaire de malédiction. C’est un hasard tragique. »

Quatre semaines après avoir fait cette déclaration, Gamal Mehrez mourait. Défaillance cardiaque, diagnostiquèrent les médecins. Une mort tout de même étrange, survenue quatre semaines après une déclaration niant la malédiction des pharaons, et le jour même où, dans le musée que dirigeait Gamal Mehrez, on entreposait des objets précieux provenant du tombeau de Tout Ankh Amon. Et notamment son masque pesant vingt-cinq livres.

 

Le 3 novembre 1962, après avoir étudié toutes les théories, après avoir évoqué la radioactivité, l’empoisonnement de l’atmosphère hermétiquement close des tombeaux des pharaons, un professeur de médecine et de biologie à l’Université du Caire se prépare à faire des révélations sensationnelles sur la prétendue malédiction. Le professeur Ezzedine Taha a percé le mystère de la malédiction. Les journalistes du monde entier se pressent dans la salle de conférence. Le professeur prend la parole :

« J’ai pendant plusieurs années ausculté un grand nombre d’archéologues et d’employés de musées. Dans tous les cas, j’ai constaté la présence, dans l’organisme de mes patients, d’un virus qui provoque des inflammations des voies respiratoires donnant de très violentes fièvres. J’ai pu mettre en évidence, à l’Institut de microbiologie de l’Université du Caire, toute une série de dangereux virus excitateurs de maladies, parmi lesquels celui appelé Aspergillus Niger. Ce dernier possède une capacité hors commune de survie à l’intérieur des momies, dans les mausolées et pyramides, pendant au mois trois ou quatre mille ans… »

Et le professeur Taha de conclure : « Cette découverte détruit une fois pour toutes la superstition selon laquelle les chercheurs qui ont travaillé dans les tombeaux antiques ont trouvé la mort sous l’effet d’une malédiction ! Il existe aujourd’hui encore des gens qui croient à l’action des forces surnaturelles ! Mais nous n’avons que faire de ces balivernes ! »

Le soir du 3 novembre 1962, beaucoup furent soulagés, qui avaient été en contact avec les momies, les pharaons, leurs tombeaux et les pyramides… Les journalistes donnèrent de larges extraits de la conférence du professeur Taha. « Nous n’avons que faire de ces balivernes ! »

Bien sûr qu’il s’agissait de balivernes ! La mort tragique d’une trentaine de chercheurs ne peut s’expliquer que scientifiquement. Et la théorie du professeur Taha était inattaquable.

Quelques jours plus tard, le professeur Taha roule dans sa voiture sur la route qui conduit du Caire à Suez. Il tient le volant et à ses côtés, deux collègues scientifiques parlent sans doute de ces… « balivernes ». Soudain, alors que l’automobile du professeur Taha se trouve à quelques soixante-dix kilomètres à l’est du Caire, inexplicablement la voiture du professeur Taha est déportée sur la gauche et vient percuter l’une des rares voitures circulant sur cette route peu fréquentée. Le professeur Taha et ses deux collègues sont tués sur le coup. Les occupants de l’autre voiture, blessés seulement. L’autopsie du corps du professeur Taha devait indiquer que celui-ci avait été victime d’une défaillance cardiaque.

Une explication scientifique.

 

TOUTE LA VERITE (éditions Grasset, 1976)

22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 16:57

 

En 1866, l’Amérique venait d’être secouée par les terribles convulsions d’une guerre civile, d’un affrontement sans merci et fratricide entre les nordistes et les sudistes. Au cours du XIXe siècle les disparités s’étaient accentuées entre le Nord qui s’industrialisait avec sa métallurgie et ses textiles, ses vingt millions d’habitants, et le Sud commençant à peine à prendre son essor avec ses onze millions d’âmes. Un Sud qui depuis 1750 voyait arriver chez lui une précieuse marchandise importée d’Afrique par bateaux entiers : les cargaisons de « bois d’ébène ». Mais ce bois était d’une nature particulière puisqu’il respirait, qu’il parlait, qu’il riait, qu’il pleurait comme vous et moi. Ce bois d’ébène c’étaient les Noirs, les esclaves achetés par les planteurs de coton du Sud.

Dans tout le Sud il existait des marchés aux esclaves. Le « bois d’ébène » était accroupi au pied d’une estrade et un commissaire-priseur en redingote le mettait aux enchères. Ici c’était une femme qu’on séparait de son mari, un fils que l’on arrachait à sa mère, une fille qui finirait dans le lit du planteur. En 1808, une loi interdit la traite des Noirs. Le Sud qui avait grand besoin de main-d’œuvre pour récolter son coton passa outre.

En 1860, Abraham Lincoln fut élu président des Etats-Unis. Son programme comportait l’abolition définitive de l’esclavage. Le Sud entra en sécession. En 1861 c’était la guerre. Elle devait se terminer quatre ans plus tard par la victoire des nordistes. Villes détruites, maisons incendiées, cultures dévastées, tel était alors le visage du Sud vaincu.

Mais le dernier coup de feu de la guerre de Sécession restait à tirer. Le 14 avril 1865, une balle de pistolet d’un sudiste irréductible abattait le président Lincoln. La guerre était finie. Mais là où le Nord voulait reconstruire selon des principes égalitaires, le Sud, lui, voulait restaurer l’ordre ancien. C’est alors que surgirent, en cette année 1865, d’étranges apparitions dans les campagnes des Etats-Unis d’Amérique.

A la tombée du jour, de mystérieuses lumières, d’effrayantes silhouettes, des bruits inexplicables, apparaissaient, disparaissaient en rase campagne, loin de toute agglomération. Les nuits hantées semèrent parmi les habitants des bourgades étonnement et inquiétude. Vers minuit le vent apportait des sons étranges et comme le bruit d’un martèlement de sabots qui allait s’éloignant. Telles furent, voici plus de cent ans, les premières manifestations d’une organisation encore inconnue et secrète : le Ku Klux Klan, phénomène né avant tout du problème noir aux Etats-Unis.

Le livre de Denis Baldensperger publié dans la collection « Dossiers de l’histoire » va nous fournir sur ce phénomène de stupéfiantes informations. Et, par la même occasion, nous vérifierons l’adage : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Car les intentions des fondateurs de cette organisation secrète étaient en effet excellentes. A la fin de la guerre civile des aventuriers de toutes sortes venant du Nord avaient déferlé sur le Sud vaincu, exsangue. Pour faire fortune de manière douteuse, ils abusaient sans vergogne des blessures et des faiblesses sudistes.

Une nuit, à Pulaski, une obscure bourgade de l’Etat du Tennessee, plusieurs camarades qui avaient porté l’uniforme de l’armée sudiste, se retrouvèrent réunis à la veille de Noël 1865 dans la maison de l’un d’eux. Cette maison existe encore aujourd’hui. Une plaque est encastrée dans l’un de ses murs sur laquelle on peut lire : « Le Ku Klux Klan a été organisé ici dans le bureau du juge Thomas M. Jones, le 24 décembre 1865. »

Mais ces jeunes gens ne pensaient pas du tout aux Noirs. La première réunion du Ku Klux Klan, c’est avant tout l’ambiance des bivouacs retrouvée, le cliquetis des armes, le galop des chevaux emportés dans les premières charges de la guerre. C’était l’atmosphère d’un complot pour rire. Ces jeunes avaient décidé de s’amuser. Ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans le but d’épater leurs concitoyens.

C’est ainsi qu’une nuit, les habitants de Pulaski virent tout à coup, débouchant d’un coin de pâté de maisons, une curieuse procession de cavaliers-fantômes : d’étranges silhouettes enveloppées de longues robes, montées sur des chevaux tout caparaçonnés de blanc qui défilèrent silencieusement dans les rues de la ville, en file indienne, à un pas d’enterrement. Quand la colonne marchait au nord dans une rue, elle marchait au sud dans une autre, ce qui donna l’impression que ces cavaliers d’un autre monde étaient au moins trois mille !

Ce défilé frappa les imaginations et notamment celles des Noirs, âmes simples qui malgré le catholicisme croyaient fortement à la puissance et au mystère des forces surnaturelles. Les auteurs de cette mascarade furent les premiers surpris de ces résultats. Mais ils en tirèrent une conclusion lumineuse : ils avaient, sans le vouloir, terrorisé les Noirs ! N’était-ce point là un moyen inattendu et commode de les obliger à rentrer dans le rang, à ne pas voter aux élections pour les candidats partisans de l’égalité et de la liberté ! Le Ku Klux Klan venait de naître.

Mais que signifiaient ces mots barbares ? Ils venaient du mot grec kuklos : cercle, anneau, qu’on scinda en deux : ku klux et auquel on ajouta le mot : clan qu’on écrivit avec un K. Ce Ku Klux Klan se développa avec une rapidité foudroyante et très vite aussi il prit la forme d’une organisation secrète redoutable. Les premiers déguisements furent uniformisés : une longue robe blanche, surmontée d’une cagoule pointue où trois orifices étaient percés : l’un pour la bouche, les deux autres pour les yeux. Et les manifestations se multiplièrent.

Les Noirs, superstitieux, prirent ces cavaliers pour les fantômes des soldats sudistes morts au combat. Les astuces les plus scabreuses et les plus incroyables furent utilisées pour semer la terreur chez ces pauvres Noirs. Par des nuits de pleine lune, les morts se lèvent et s’avancent jusqu’à la lisière des bois, frôlent les maisons à la limite des bourgs. La lune tient une grande place dans la mythologie des peuples africains. C’est une divinité maléfique. Le premier Noir ne s’est-il pas cassé les reins pour avoir essayé d’atteindre la lune en grimpant sur des perches de bambou mises bout à bout ?

Alors, la nuit, voici ce que par exemple le Ku Klux Klan imaginait, raconté par l’un de ses membres : « C’était drôle et en même temps utile de réveiller un Noir la nuit, de lui demander un seau d’eau et de faire semblant de le boire d’un trait. Cela nécessitait seulement un dispositif simple caché sous la longue robe blanche : un entonnoir, un tuyau en caoutchouc et un sac en cuir. Puis, en faisant bruyamment claquer les lèvres, le membre du Klan disait : « C’est la première fois que je bois depuis que j’ai été tué à la bataille de Shiloh. » « C’était aussi amusant de donner une poignée de main à un Noir et de lui tendre un os de squelette ou un bras en bois soigneusement dissimulé sous la robe. Une autre fois, on retirait pour l’offrir au Noir une fausse tête, généralement une grosse courge, sur laquelle était fixé un masque, en lui demandant de « la tenir un peu ». »

Les anciens esclaves qui, pour la plupart, étaient dénués de toute instruction, même la plus élémentaire, étaient très sensibles à ces manœuvres effrayantes et aux raffinements de cruauté inventés par le Klan dans tout le Sud. De ces attitudes menaçantes, on en vint tout naturellement aux actes. Gare au Noir dont on découvrait qu’il avait voté pour les radicaux du Nord ! Et puis ensuite : gare au Noir soupçonné d’avoir entretenu des relations avec une femme blanche ! Et puis encore : gare aux Blancs qui soutenaient les Noirs ! Et ce fut l’escalade ! Le Sorcier impérial, c’est ainsi que se nommait le chef suprême du Ku Klux Klan, en l’occurrence l’ancien général sudiste Forrest, parcourt les Etats du Sud en tous sens et soulève une vague de violence.

Les instituteurs qui font la classe aux Noirs sont particulièrement visés. Voici ce que l’un d’eux écrit à son frère : « Mon cher frère, nous avons eu des ennuis. Dans la nuit du 26 courant, cinq hommes vêtus d’un déguisement satanique m’ont tiré de mon lit en me rudoyant. Ils m’on emmené à toute vitesse dans un hallier, m’ont fouetté cruellement et m’ont abandonné. Ils exigeaient que je cesse d’enseigner les nègres. » Et un autre : « J’ai été inquiété par des gens du Ku Klux Klan. Il y en avait à peu près cinquante à cheval et armés de pistolets. Ils étaient tous masqués. Ils avaient de hauts chapeaux en forme de pyramide tachetés de blanc et de rouge. Ils m’ont emmené à trois cents mètres de là, ils m’ont fait baisser le pantalon et ils m’ont fouetté. »

Héroïque instituteur ! La classe finie, tandis que les enfants noirs s’égaillent dans les rues, quand la journée est à son déclin, que la nuit approche, il rentre chez lui, le ventre noué par la peur. Le Klan écume. Le Klan enrage. En vérité voici pourquoi : il pressent le danger de la promotion des races selon lui inférieures. Un jour de février 1869, devant le paroxysme de violence et de crimes, le grand Sorcier de l’invisible empire met fin au Ku Klux Klan. L’organisation, déclare-t-il, ayant atteint la plupart de ses objectifs n’avait plus de raisons d’exister. Officiellement, le Ku Klux Klan n’existait plus.

 

Mais on le verra renaître en 1915. Il atteindra son apogée en 1924. Il comptera alors trois millions de membres. Puis il déclinera à nouveau, notamment en raison de la montée puis de l’avènement des grands syndicats américains. Cependant, il ne mourra pas. Il sera fasciné bientôt par un nouveau grand sorcier, qui offre à l’Europe le spectacle de défilés et de parades plus grandioses encore et auxquelles les jeunes gens de Pulaski n’avaient pas pensé : Adolf Hitler. Le 18 août 1940, sur une prairie, plusieurs centaines de membres du Ku Klux Klan, au garde-à-vous et en uniforme sous les couleurs allemandes et américaines, saluent l’apogée du nazisme. La farce avait tourné à l’horreur.

 

TOUTE LA VERITE (éditions Grasset et Fasquelle, 1976)

12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 17:06

 

Cela se passe en 1975, pendant la nuit de Halloween, et aujourd'hui encore, ce n'est pas sans trembler que les témoins racontent ce qui s'est passé.

"Il y avait foule cette nuit-là, beaucoup de couples, et nombre de jolies dames, et l'endroit était des plus animés. Le petit orchestre jouait une musique rythmée, enchaînant des airs latinos. Tout le monde avait l'air de bien s'amuser ! Et voilà qu'un étranger fait son entrée, un bel homme de type mexicain vêtu d'un costume blanc et d'une chemise noire déboutonnée qui découvrait son torse. Il était paré d'une multitude de chaînes en or. Une des femmes de l'assistance a dit de lui : "C'était le plus bel homme que j'aie jamais vu. Je l'ai tout de suite remarqué. C'était tout bonnement le genre d'homme que l'on ne peut quitter des yeux..." Elle ajouta qu'il avait dansé avec presque toutes les femmes, et qu'il était un danseur admirable. "Oh mon Dieu, qu'est-ce qu'il pouvait danser, et sans jamais se fatiguer. Il a dansé avec beaucoup de femmes. Et c'est bizarre, vous savez, parce que je ne me rappelle pas l'avoir vu s'asseoir à une table. Il n'était pas avec une femme. Il était juste partout." Et elle, a-t-elle dansé avec lui ? "Oh oui, et j'aurais souhaité que ça dure toute la nuit. [...] Des frissons me parcouraient le dos. Il avait une sorte de pouvoir."

A la fin, il demanda à une jeune beauté plutôt distante si elle voulait danser avec lui. Elle se leva et ils évoluèrent au rythme de la musique. Elle n'était pas loin de tomber en transe. En toute innocence, elle appuya sa joue contre son épaule. Pendant qu'ils se balançaient, leurs pieds restaient rivés au sol.
C'est alors qu'il se produisit une chose très étrange. La femme envoûtée sortit de sa transe quasi hypnotique et elle regarda vers le sol. "Vos pieds, vos pieds !" s'écria-t-elle, avant de se dégager de l'étreinte de son partenaire. Tous ceux qui dansaient se figèrent tandis qu'elle criait et se débattait, car il ne desserrait pas son étreinte.

Puis d'autres femmes se mirent à crier, et quelques-unes commencèrent à marmonner des prières. Deux femmes s'évanouirent même. Les hommes, moins effrayés mais ne souhaitant pas s'approcher de lui, se saisirent de leurs partenaires et regagnèrent leurs tables, ou se plaquèrent contre les murs.
Mais ils ne quittaient pas des yeux les pieds de cet homme bien habillé, avec lesquels il avait dansé, arborant des chaussures Stacy Adams, très à la mode. Et maintenant, c'est avec horreur qu'ils regardaient quatre excroissances aux ongles longs surgir de chaque patte de son pantalon.
C'étaient des pieds de poulet. Un signe du diable !

Après toute cette agitation, l'étranger, qui ne portait plus de chaussures, se dirigea en trébuchant vers les toilettes des hommes. Cruz et trois de ses amis lui emboîtèrent le pas. Pour se retrouver, se souvient Cruz, devant un nuage de fumée et dans des toilettes imprégnées d'une forte odeur de soufre. L'homme était sorti par une fenêtre, qu'il avait brisée. Aujourd'hui tout le monde sait que le Diable préfère l'odeur de soufre à Old Spice !

Cet étranger diabolique ne revint jamais à El Camaroncito, mais il se raconte qu'il est aussi allé faire un tour au Rocking M Club à Lockart dans les années 1970."

 

Docia Schultz Williams, When Darkness falls (Tales of San Antonio and Hauntings)

 

23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 17:37

 

Si une parcelle de l'humanité extraterrestre s'ajoute à la nôtre, on peut présumer qu'en contrepartie des prélèvements de notre espèce ont pu être effectués par des visiteurs étrangers.

Là encore, il s'agit d'une hypothèse, mais qui repose sur les inquiétantes disparitions que l'on signale en Amérique.

L'hebdomadaire La Presse, en 1961, s'est fait l'écho de ces disparitions dont le caractère est particulièrement insolite, car elles portent sur des familles entières et défient toute explication :

Le 14 août 1952, le boucher Tom Brooke, sa femme et son fils de 11 ans, prenaient congé d'amis à proximité d'un bar, à 60 km de Miami, en Floride; ils montaient dans leur voiture et démarraient. Il était 23 h 40.

A 7 h 14 le lendemain matin, la police découvrait leur voiture abandonnée à 18 km du bar. Les phares étaient restés allumés, une portière était ouverte et sur la banquette arrière se trouvait le sac à main de Mrs Brooke, qui contenait une grosse somme d'argent. Dans la prairie bordant la route, on trouva des traces des Brooke. Ils s'étaient avancés d'une dizaine de pas, puis semblaient s'être volatilisés car les traces s'arrêtaient brusquement.

A 11 km de là, une serveuse de restaurant, Mabel Twin, disparaissait la même nuit, de la même façon. Jamais plus on ne revit ces quatre personnes et jamais la police n'expliqua ces disparitions.

Un agent du F.B.I. dit en manière de boutade :

"On dirait qu'ils ont été enlevés par des Martiens."

C'était en effet l'époque où les soucoupes volantes sillonnaient le ciel des U.S.A. et où quelques Américains disaient avoir aperçu leurs occupants.

A noter encore :

- Le 7 décembre 1959, M. Ken Martin, 54 ans, sa femme et leurs trois filles disparaissent de Portland (Oregon) après avoir annoncé qu'ils vont chercher un sapin de Noël.

- Le 29 décembre, c'est le tour de M. Earl Zrust, de sa femme et de leurs quatre enfants, à Silver Lake (Minnesota).

- Le 11 janvier 1960, D. Carrol Jackson, 29 ans, sa femme et leurs enfants, habitant le comté de Louisa en Virginie, disparaissent en allant rendre visite à des amis. Leur auto est retrouvée près d'un fossé.

Toutes ces disparitions ont eu lieu en rase campagne, avec voiture abandonnée au bord de la route. Une fois un sac contenant de l'argent est laissé sur le siège.

Le mystère est total, à moins qu'on ne veuille admettre l'hypothèse d'un enlèvement hors de notre monde. Dans ce cas, les soucoupes volantes ne seraient peut-être pas une simple hallucination.

Toutes les suppositions sont permises.

 

Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans (Robert Charroux)

23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 17:50

 

Le 21 août 1963, deux Américains quittent Rio de Janeiro avant le lever du soleil à destination de Congonhas do Campo, une petite ville de mineurs située dans la montagne, dans le sud-est du Brésil. Ils savent que le voyage sera pénible : dix heures de voiture, sous une chaleur écrasante et sur une route mauvaise et dangereuse. L’un, Henry Belk, est un homme d’affaire d’environ cinquante ans. L’autre, aux alentours de la quarantaine, le docteur Henry Puharich, est un médecin remarquable, diplômé de l’université de Northwestern.

Tous deux doivent avoir de solides raisons de s’offrir une pareille randonnée. En vérité, ils n’en ont qu’une et elle semble plutôt discutable : ils souhaitent absolument faire la connaissance d’un individu jouissant d’une réputation fabuleuse, un certain Arigo, paysan pratiquement inculte, qui, depuis 1950, défraye la chronique au Brésil. Qui est cet Arigo ? Un guérisseur, un sorcier ? Un charlatan de plus ? Les deux Américains l’ont d’abord cru et, pour tout dire, ils le croient encore tandis qu’ils roulent prudemment sur les redoutables lacets de la montagne. Toutefois, quelques jours auparavant, ils ont été un peu ébranlés par l’opinion d’un de leurs amis, le médecin brésilien Lauro Neiva, praticien éminent et sérieux entre tous, qui leur a dit :

- Ecoutez, méfiez-vous des histoires abracadabrantes qui circulent au sujet de cet Arigo. Néanmoins, ce qu’il fait est si stupéfiant qu’il mérite la visite. Vous n’oublierez jamais ce que vous verrez chez lui.

A la fin du jour, les Américains arrivent enfin, épuisés, à Congonhas do Campo. Leur premier souci est de se restaurer rapidement puis de se coucher aussitôt. Le lendemain, remis de leurs fatigues, la curiosité plus que jamais éveillée, ils se présentent, flanqués de deux interprètes improvisés, devant ce que la population de la bourgade appelle la « clinique » d’Arigo.

En réalité, il s’agit de la vieille église désaffectée de la ville. A 7 heures du matin près de deux cents personnes se pressent déjà à la porte de cette curieuse « clinique ». Dans cette foule, des gens sont visiblement très malades : un aveugle, un homme affligé d’un goitre énorme et maigre comme un clou, un enfant, livide et se déplaçant en fauteuil roulant. Les deux Américains, mal à l’aise, se mêlent un instant à cette misère humaine pendant que l’un des interprètes pénètre à l’intérieur de la « clinique » afin d’informer le mystérieux Arigo de la présence des étrangers. Le maître du lieu ne fera aucune difficulté pour les recevoir. Ils seront même introduits les premiers. Arigo a quarante ans. C’est un homme solide, au torse puissant, aux bras vigoureux, la peau mate, le regard profond. Il arbore une belle moustache noire. « Que veulent ces étrangers ? Assister à son travail ? Mais bien sûr. Pourquoi ne vient-on pas plus souvent ? » s’interroge Arigo tristement, « cela éviterait bien des rumeurs stupides. » MM. Belk et Puharich peuvent rester tout le temps qu’ils voudront. Ils ne le gênent nullement. Au contraire. M. Puharich ? C’est encore mieux. Arigo ne demande pas autre chose : qu’on le voie à l’œuvre, qu’on le conseille, qu’on prie pour lui et ses malades, pauvres créatures sans un sou, qui n’ont presque rien à manger. D’ailleurs, est-il besoin de préciser que lui, Arigo, soigne gratuitement ceux qui, chaque jour, entrent dans sa clinique ?

Après ces civilités et ces humbles explications, les malades défilent un par un devant ce personnage extraordinaire. Les opérations se passent dans la vaste salle où jadis s’assemblaient les fidèles. Les Américains, juste derrière Arigo, vont assister à un spectacle probablement unique au monde. Ils ne regrettent plus leur pénible voyage. Et le docteur Neiva avait bien raison : ils n’oublieront jamais ce qu’ils vont voir. A chaque malade, Arigo va adresser quelques paroles, toujours les mêmes : s’il guérissait ce serait non grâce à lui mais à Jésus. Puis il ajoute qu’au demeurant et selon lui, peu importent les religions : elles se valent toutes. Cette réflexion emporte l’approbation bruyante de la foule. Ce préambule terminé, Arigo demande aux malades de réciter un Notre Père. Le temps que dure cette prière collective, les Américains craignent la déception : ce guérisseur ne soigne-t-il que par des incantations ? Mais ils ne tarderont pas à être rassurés. Car, à la fin du Notre Père, Arigo s’éloigne et s’isole dans une petite pièce attenante à la salle. Il y reste seul pendant deux ou trois minutes. Et quand il réapparaît, il est quasi méconnaissable. Sa démarche, son ton, son comportement ont changé. C’est maintenant un homme dur, sûr de lui, presque arrogant qui parle. Curieusement, son brésilien est entaché d’un fort accent allemand. Les Américains n’en reviennent pas ! Quelle métamorphose !  Arigo s’avance vers les deux étrangers et leur dit, très autoritaire :

- Il n’y a rien à cacher ici, je suis heureux que vous puissiez le constater.

Puis il les invite à le suivre dans une autre petite pièce qu’il appelle pompeusement « la salle de soins ».  En guise d’équipements, une table, une pancarte portant les mots : « Pense à Jésus. » Et sur la table, un couteau de cuisine. Le vieil aveugle qui était en tête de la file d’attente entre dans la pièce. Alors survint un évènement incroyable. Le voici tel qu’il fut rapporté par les témoins à l’écrivain John Fuller :

« Arigo saisit le couteau de cuisine, dont la lame mesurait une dizaine de centimètres, et l’enfonça sous la paupière de l’œil gauche profondément dans l’orbite, sans que son patient, pourtant parfaitement conscient, eût la moindre réaction. Avec uns stupeur grandissante, Puharich vit le couteau fourrager avec vigueur derrière le globe oculaire qu’il soulevait avec force, presque jusqu’à l’extirper. Pendant ce temps l’opéré ne parut nullement gêné, si ce n’est par une mouche qui se posa sur sa joue et qu’il y chassa négligemment de la main. »

Le médecin américain, malgré ses quinze années d’exercice, était bouleversé. Quant à Belk, il se sentit défaillir, au bord de la nausée. Arigo retira la lame, regarda avec satisfaction la trace de pus qui en maculait la pointe et l’essuya sur sa chemise.

- Ca va aller maintenant, dit-il.

Le docteur Puharich, qui n’en croyait pas ses yeux, suivit l’opéré qui regagnait la sortie et l’examina. Il ne décela ni rougeur, ni irritation, ni saignement.

Quand le malade ne justifiait pas une opération, Arigo rédigeait une ordonnance. Mais si se présentait un kyste, une tumeur quelconque, alors il reprenait son couteau de cuisine et l’extirpait avec une dextérité stupéfiante. Vers 11 heures, Arigo déclara close la séance de consultation. Il salua les Américains et s’en fut. A peine sorti de l’église désaffectée, il retrouva son allure et son accent de paysan montagnard brésilien.

Belk et Puharich rentrèrent à l’hôtel désorientés. Ils voulaient savoir ? Eh bien, ils savaient maintenant. Ils voulaient voir ? Eh bien, ils avaient vu. Désormais ils se débattraient dans des problèmes inextricables, eux, les Occidentaux civilisés et sceptiques. Qui les croirait ? Ils en discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une idée leur vint : faire venir à Congonhas do Campo un ami journaliste de Sao Paulo, muni de sa caméra. Ainsi pourrait-on produire des preuves aux Etats-Unis. Ce journaliste, Jorge Rizzini, ne se fit pas prier. Il arriva le lendemain, installa sa caméra dans la « salle de soins » et filma toutes les opérations. Mais le docteur Puharich voulut davantage que des films. L’idéal eût été de financer une véritable expédition médicale à Congonhas. Mais où trouver l’argent ? Soudain, le médecin américain eut une idée. Comme il se grattait machinalement le bras, il lui revint à l’esprit qu’il avait une tumeur sous-cutanée bénigne à la face interne du coude droit. Pourquoi ne se ferait-il pas opérer ? Ne serait-ce point la preuve irréfutable qu’il n’avait pas rêvé ce qu’il avait vu ?

Certes, il courait des risques. Il pesa longuement le pour et le contre et, passant outre les objurgations de son ami Belk, décida de se faire opérer le lendemain par Arigo. Celui-ci ne s’émut guère. Il comprit la raison de cette subite décision et prit le parti d’en rire gentiment. Il se montra même malicieux. Cette fois, il ne se servit pas de son couteau de cuisine mais demanda à la foule qui attendait si, parmi elle, quelqu’un n’aurait pas à lui prêter un de ces bons couteaux de poche brésiliens. Avant l’opération, il dit :

- Le savant américain est courageux. Je vais montrer à ce matérialiste ce que faire un esprit. Relevez votre manche, docteur.

Fuller raconte : « Puharich jeta un coup d’œil vers Rizzini pour s’assurer qu’il était prêt à filmer. Puis il se raidit en attendant l’incision. Il voulut regarder mais le guérisseur lui enjoignit de tourner la tête. Moins de dix secondes plus tard, il sentit qu’on lui glissait quelque chose dans la main : c’était un morceau de chair. Son bras présentait une petite entaille d’un centimètre d’où sourdait un tout petit peu de sang. La protubérance avait disparu. Il constatait sans pouvoir y croire qu’il n’avait rien ressenti d’autre qu’un léger attouchement. Ses compagnons lui indiquèrent qu’Arigo avait pratiqué l’incision en un éclair et extrait la tumeur avec ses doigts, et que ni la peau ni le couteau n’avaient été nettoyés ou désinfectés. »

Le docteur Puharich prit évidemment des photos de son bras juste après l’opération, puis de sa cicatrice absolument parfaite. Il restait maintenant à affronter le monde civilisé avec les films et les photos. La réputation d’Arigo franchit les frontières du Brésil. L’église le fit condamner. Mais le président Kubitschek le gracia. Ses exploits sont inouïs. A l’aide d’un couteau et de ses seules mains, ne dit-on pas qu’il enleva à une jeune femme mourante un cancer à l’utérus ! Et que celle-ci retrouva la santé ! Il assura qu’il n’était que la main d’un esprit, celui d’un certain Dr Fritz, mort pendant la Première Guerre mondiale, qui, ayant de son vivant commis beaucoup d’erreurs chirurgicales, était condamné à les réparer et à atteindre la perfection. Et que, pour remplir cette tâche, il lui fallait un médium. Lui, Arigo, travaillait donc comme un automate. Il n’était que la main, l’instrument de cet esprit.

Arigo rédigea aussi des ordonnances fort complexes dépassant de loin les connaissances médicales et pharmaceutiques des citoyens ordinaires. Où aurait-il appris tout cela ? De nombreux médecins vérifièrent la sûreté de son diagnostic. On lui présenta des malades ayant fait l’objet d’examens préalables, il indiqua leur maladie. Les aréopages stupéfaits ne surent que penser. Aujourd’hui, les documents que l’on doit au docteur Puharich plongent dans l’embarras les spécialistes. Arigo mourut le 11 janvier 1971 dans un accident de voiture qu’il avait prédit longtemps à l’avance. Nul n’a jamais pu établir une quelconque imposture. Le mystère de ce « chirurgien au couteau de cuisine » demeure entier. A chaque citoyen de se faire une opinion. Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste préférable de se faire opérer dans un bon hôpital.

 

L'INCROYABLE VERITE