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Visiteurs curieux



16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 18:08

 

« Milord, la chambre de Milord est prête ! Il y a un bon feu dans la cheminée et aussi… une bouteille de très vieux brandy, juste au cas où Milord ne trouverait pas le sommeil tout de suite. »

- Merci, mon ami. Comment vous nomme-t-on ?

- Jenkins, Milord.

- Eh bien, Jenkins, votre attention me touche. Mais je pense que je n’aurai pas besoin de somnifère. Cette journée de voyage m’a littéralement épuisé, et je n’ai qu’une pensée, c’est de me glisser entre les draps !

- C’est que, Milord, de tels déplacements ne sont plus de nos âges, si je peux me permettre de donner mon opinion…

- Vous pouvez, Jenkins, vous pouvez ! Et je vous approuve totalement ! Le bateau, passe encore, car un véritable Anglais se doit d’avoir le pied marin… Mais les chemins de fer sont une invention du diable, en vérité ! Les banquettes semblent avoir été faites pour des galériens plutôt que pour des honnêtes gens et je me suis pris une escarbille dans l’œil !

- Je compatis, Milord, mais je puis assurer Milord que le climat de la verte Irlande saura lui faire rapidement oublier ces moments pénibles. Déjà, après une bonne nuit de repos, je suis persuadé que Milord se sentira bien mieux ! Quant à moi, je m’efforcerai de faire autant que possible comme mon maître l’a souhaité avant son départ.

- Ah ? Et qu’a donc souhaité de particulier mon vieil ami Trelawney ?

- Il a dit très exactement ceci, Milord : « Pendant mon absence, Lord Dufferin va venir séjourner ici. Son poste d’ambassadeur à Paris lui a donné tout le temps de se ruiner la santé à coups de bons repas, de champagne et de galantes compagnies. Il est urgent pour lui de mener une vie saine et reposante. »

- Tiens, tiens… Il a dit cela ?

- Il l’a dit, Milord, sauf votre respect ! Il a ajouté : « Lord Dufferin est pour moi comme un frère, en conséquence j’entends qu’il se sente ici chez lui et, à mon retour, si j’apprends que l’on a manqué à devancer un seul de ses désirs, je vous en tiendrai pour personnellement responsable, Jenkins, et je me ferai un devoir de vous botter les fesses ! »

- Diantre, Jenkins, il a vraiment dit cela ?

- Pour être précis, Milord, mon maître a employé une expression… plus rude. Il faut dire que, depuis tant d’années que je suis à son service, Monsieur a acquis avec moi un certain… franc-parler, si Milord voit ce que je veux dire !

- Je vois, Jenkins, je vois. Mais je suis tout à fait certain que tout ira pour le mieux ! Et maintenant, allons nous coucher.

- Bonne nuit, Milord !

- Bonne nuit, Jenkins !

Lord Dufferin, qui a effectivement tenu le difficile poste d’ambassadeur de la Couronne d’Angleterre à Paris, est venu, comme l’on dit, se refaire une santé dans la somptueuse demeure que son ami Trelawney, gentleman-farmer, a mise à sa disposition. Une magnifique propriété au milieu de la campagne irlandaise. Et, ainsi que vous venez de l’entendre, après une journée de voyage assez éprouvante pour quelqu’un qui n’est plus un jeune homme, Lord Dufferin vient de prendre congé du maître d’hôtel, un digne homme aux cheveux blancs. Ils se sont souhaité mutuellement une bonne nuit. Mais pour l’ex-ambassadeur, elle ne va pas être bonne, la nuit qui vient. Elle va même, autant vous le dire franchement, elle va même être abominable. La pire nuit que Lord Dufferin connaîtra jamais…

Ayant procédé aux ablutions d’usage pour un lord – qui doivent, sauf erreur, ressembler à celles du commun des mortels -, Sa Grâce revient dans la chambre. S’attarde devant la cheminée. Guigne du coin de l’œil la carafe de cristal plein d’un liquide ambré où les flammes jettent des reflets fauves. Sa Grâce se décide à céder à la tentation. Sacré Jenkins ! Il n’a pas menti : pour du vrai brandy, c’est du vrai vieux brandy ! Sur un dernier claquement de langue, Lord Dufferin se couche et s’endort presque aussitôt avec un sourire satisfait. Il se réveille en sursaut au milieu de la nuit. Il s’assied dans le grand lit et réalise qu’il est trempé de sueur. Il ne sait pas pourquoi son sommeil s’est interrompu, mais il se sent oppressé. Une allumette craquée au de-dessus de la table de chevet lui permet de lire trois heures au cadran de sa montre. Trois heures. Il faut absolument se rendormir. C’est sûrement ce verre de brandy. Il n’aurait pas dû le boire. Comme dirait Jenkins : « Ca n’est plus de nos âges ! » Lord Dufferin se rallonge et enfouit sa tête dans l’oreiller.

Le sommeil revient. Et avec lui, juste au moment de se rendormir vraiment, revient l’image qui a fait se réveiller Lord Dufferin en sursaut. Une image floue mais terriblement angoissante. L’image d’un homme qui vient du lointain et qui s’approche lentement. Lord Dufferin sait qu’il ne dort pas. Il ne dort pas, mais il est engourdi. Juste assez engourdi pour ne pas pouvoir bouger, et juste assez conscient pour avoir peur. Il se demande en même temps pourquoi il a si peur de cette image. Ce n’est après tout qu’un rêve. Lord Dufferin sait qu’il est en train de rêver. Dans son rêve, la silhouette ne cesse d’avancer – lentement. C’est peut-être cette lenteur qui me fait peur, pense le vieux lord. Pourquoi cet homme avance-t-il si lentement ? On dirait… on dirait qu’il porte quelque chose… Mais oui : il porte quelque chose ! Dans une seconde, guère plus, l’homme sera assez près, dans le rêve, et Lord Dufferin pourra distinguer ce qu’il porte ainsi sur son dos, et savoir ce qui lui fait si peur, instinctivement. Mais non, il ne le saura pas, car il vient de se réveiller à nouveau, de se rasseoir dans le grand lit, encore plus trempé de sueur que la première fois…

Lord Dufferin est plutôt soulagé d’être sorti de ce cauchemar, mais, au fond, il ressent une sorte de regret de n’avoir pas rêvé tout à fait assez longtemps pour distinguer ce que cette silhouette transportait sur son dos. En maudissant ce verre de brandy qui est probablement la cause de tout, le vieux lord se lève, revêt une robe de chambre molletonnée pour éviter un refroidissement, et donne un peu de lumière. Et puis, sans trop réfléchir, il tire les rideaux et ouvre la fenêtre. Il fait aussitôt un pas en arrière : le paysage du parc, qu’il aperçoit pour la première fois sous cet angle… : c’est exactement ce qu’il voyait dans son cauchemar, à l’instant ! Et la silhouette est là aussi, qui avance avec la même lenteur effrayante ! Le lord a beau se dire de toutes ses forces qu’il refuse cela, qu’il doit refermer cette fenêtre donnant sur l’absurde, quelque chose l’empêche de bouger. Maintenant, il voit en quoi consiste le fardeau : l’être qui est là, en bas, porte sur son dos… un cercueil ! Un vieux cercueil moisi… Lord Dufferin sait que le cercueil est moisi à cause de l’odeur prenante qui monte vers lui.  

A l’instant où elle passe sous la fenêtre, la créature lève la tête. Mais quelle tête ! Jamais Lord Dufferin n’a vu une telle laideur. C’est un amalgame de toutes les tares et de toutes les disgrâces que l’on peut imaginer, réunies sur une face humaine. A tel point que, plus tard, lorsque le vieil aristocrate racontera à quelques proches sa vision nocturne, il sera incapable de donner de ce visage une description cohérente. De même qu’il sera dans l’impossibilité de dire combien de temps l’apparition l’a regardé, ni comment elle s’est éloignée, ni encore de quelle manière il a regagné son lit. Il se souvient juste s’être éveillé au matin, avec dans la bouche un goût de cendres. Jenkins  lui souhaitait le bonjour en servant le petit déjeuner. Un rayon de soleil automnal entrait par la fenêtre et le parc ne ressemblait plus du tout à ce dont il avait l’air dans la nuit.

Lord Dufferin a posé au maître d’hôtel des questions détournées, mais il était pour ainsi dire certain à l’avance des réponses.

- Un cimetière dans les environs ? Certes non, Milord !... Un homme de peine ? La nuit ? Dans le parc ? Transportant quoi donc, Milord ? Une sorte de grosse caisse de bois ? Certes non, Milord : personne ne se risquerait dans le parc la nuit, à cause des chiens ! Oui, Milord : de gros chiens de garde, particulièrement féroces, que nous lâchons dans la propriété pour dissuade les rôdeurs !

Après les questions bizarres que Lord Dufferin pose ce matin-là, Jenkins ne s’étonne qu’à moitié de l’entendre demander que l’on prépare ses bagages et de le voir renoncer à son séjour à la campagne. L’ex-ambassadeur va rester plusieurs mois à tourner et retourner le souvenir de cette nuit sans oser en parler à qui que ce soit. Tant par crainte du ridicule que par une sorte d’inexplicable appréhension, assez inattendue chez un personnage peu enclin à la superstition et qui a beaucoup roulé sa bosse. Puis, un soir, chez des amis intimes, la conversation en vient à tourner sur les histoires de surnaturel, et Lord Dufferin, enfin, se délivre en quelque sorte de son secret. Tout se termine sur un grand éclat de rire, et des considérations très humoristiques du Lord lui-même sur les dangers du vieux brandy. Débarrassé de cet encombrant souvenir par cette confession, Lord Dufferin oublie son cauchemar…

Ou du moins le croit-il. Car voici qu’un jour ses activités diplomatiques l’amènent à Paris. On a réservé pour Lord Dufferin une suite dans un des palaces des plus confortables. Lord Dufferin, sa serviette de maroquin noir à la main, attend l’ascenseur que le bagagiste vient d’appeler. Autour du Lord, d’autres diplomates en chapeau melon ou en turban hindou emplissent le grand hall de marbre d’un brouhaha de voix distinguées. Mais soudain, pour Lord Dufferin, tout s’estompe, devient flou, comme éloigné d’une année-lumière… C’est que l’ascenseur est là.

Les portes sont ouvertes et le liftier regarde Lord Dufferin. Lord Dufferin est face au liftier. Face au visage du liftier. Un visage qu’il connait. Un visage qu’il n’a pas pu oublier. Un visage d’une invraisemblable laideur. Un amalgame de toutes les tares et de toutes les disgrâces. Le visage même qui a fixé Lord Dufferin une nuit, dans un parc, en Irlande. Personne ne semble remarquer ce visage et sa laideur. Plusieurs diplomates sont déjà dans l’ascenseur. Lord Dufferin reste figé sur place, comme il était figé à la fenêtre la nuit du rêve. Le liftier au visage affreux ébauche quelque chose qui doit être un sourire. Il fait un geste du bras pour inviter Lord Dufferin à monter. Puis, voyant qu’il ne se décide pas, le liftier referme les grilles avec comme un air de regret…

La suite ? Certains d’entre vous se souviendront peut-être l’avoir lue dans les journaux de l’époque : la rupture brutale du câble, la chute de la hauteur des cinq étages, les hurlements, les débris de la cabine pulvérisée que l’on retrouve dans le sous-sol… les quatre cadavres que l’on en retire… Quatre cadavres : trois diplomates étrangers et le liftier.

Lord Dufferin a essayé de savoir qui était ce liftier. On n’a pas su lui répondre exactement. Ce n’était qu’un pauvre garçon, probablement un peu simple d’esprit, qui traînait devant l’hôtel et que l’on avait engagé pour une journée, en remplacement. Il n’avait pas de papiers sur lui, son signalement ne correspondait à celui d’aucun disparu, et personne n’a jamais réclamé le corps.

Nul ne pourrait dire s’il était aussi laid que Lord Dufferin le soutenait : la tête du malheureux a été complètement écrasée dans l’accident.

 

L’INCROYABLE VERITE 

 

18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 17:27

 

Un mythe nord-américain des plus mystérieux est la quête de Ponce de Leon de la fontaine de Jouvence. De nos jours, les scientifiques sont à la recherche de gênes qui pourraient prolonger la vie humaine jusqu’à atteindre 150 ans ou plus. La découverte de Doug Kilmartin fut exactement l’inverse. Rien moins qu’une fontaine de vieillesse et de dégénérescence.

 

Une fine volute de fumée blanche tournoie au-dessus des cendres d’un feu de camp prêt de s’éteindre. Les gardes forestiers Beverly Damico et Ted Larkin piétinent les cendres de leurs pieds. L’endroit parait désert. Larkin demande à Damico si on a donné l’autorisation pour tirer dans cette zone, et Damico répond que non. Juste à ce moment, quelqu’un surgit de derrière les arbres.

- Aidez-moi, s’il vous plait, aidez-moi ! crie-t-il. Là-bas dans les bois. Tout est mort. Une zone morte ! Nous y sommes allés et…

- Du calme, dit Larkin. Est-ce que c’est votre campement ?

- Oui. Nous plantons des arbres. Nous sommes trois. Nous sommes étudiants et…

- D’accord, Monsieur, une chose à la fois, dit Larkin. Nous avons trouvé un feu de camp ici. C’est non et non. Je veux voir vos papiers et votre autorisation de campement.

Intrigué, l’homme acquiesce, et sort son portefeuille. Larkin le prend tandis que Damico apporte de l’eau à cet homme.

- Vous êtes Douglas Kilmartin ? demande Larkin, tout en vérifiant le permis de conduire.

- Oui.

- Votre C.N.I. nous dit que vous avez 21 ans.

Kilmartin lève doucement les mains devant lui. Elles sont frêles et ridées. Choqué, il laisse tomber le gobelet d’eau et oriente le rétroviseur latéral de l’ATV pour pouvoir se regarder : 

- Oh non ! Que m’est-il arrivé ? 

Environ deux heures plus tard, Larkin et quelques autres gardes marchent à travers les buissons.

- Je l’ai trouvé ! Par ici ! dit Damico.

Damico tient dans ses mains la tête d’un deuxième homme, qui a l’air d’avoir 70 ans. Ses vêtements sont en lambeaux et il est tout égratigné, à peine conscient.

- C’est le gars que Kilmartin nous a décrit. Barry Strother d’après sa C.N.I. Lui aussi a 21 ans, dit Damico.

 

Le lendemain, le directeur Connor Doyle parle au micro de son magnétophone dans le parking de l’hôpital de Sainte Agatha :

 

- Après avoir été contactés par la police du comté, nous déclenchons une enquête sur une supposée anomalie. Deux hommes déclarent avoir vieilli de près de 50 ans après s’être aventurés dans une étendue sauvage du nord du Canada. Il y a une zone où, de façon inexplicable, rien ne pousse.

Beverley Damico parle aux enquêteurs :

- Quand nous avons emmené Kilmartin à l’hôpital, il était hystérique. Il dit qu’il y a encore quelqu’une. Qu’ils ont trouvé un endroit dans les bois, où rien ne pousse, une zone morte. Et il croit qu’elle y est toujours.

Ted Larkin, lui aussi garde forestier, apporte des précisions :

- Et c’est là que ça devient vraiment bizarre. Comme tout cela n’avait aucun sens, nous avons fait vérifier leur identité, et il se trouve que le second type que nous avons trouvé, Strother, a eu un petit problème avec la loi quand il était plus jeune. Une entrée par effraction quelques années plus tôt lorsqu’il avait 16 ans. Et ce type a l’air d’en avoir 70. Mais il y a plus, ses empreintes. Elles correspondent exactement à celles figurant dans son casier judiciaire.

Les enquêteurs s’entretiennent aussi avec le docteur Martin Dornan, qui a examiné les deux hommes :

- Ils étaient tous les deux en état de choc. Kilmartin, pour un homme de 70 ans, se porte plutôt bien. Je n’en dirais pas autant de Strother. Mais pour des hommes qui affirment qu’ils ont 21 ans, c’est qu’il y a un problème.

 

Plus tard dans l’après-midi, Doyle guide la psychobiologiste Lindsay Donner et le physicien-statisticien Peter Axon le long d’un sentier. Donner écoute à travers son casque :

 

- La police du comté dit qu’il n’y a toujours aucun signe de la femme disparue, une Katherine Fitzgerald, dit-il.

- Dans quel état sont les deux sujets ? demande Axon.

- L’état de Kilmartin s’est stabilisé ; nous pourrons donc l’interroger cet après-midi, répond Doyle. Mais Strother est tantôt conscient, tantôt inconscient. Et pour tout dire, nous n’avons d’autre choix que de le traiter comme un vieil homme. L’âge physiologique de Kilmartin est d’environ 70 ans, et de 85 ans pour Strother.

L’équipe arrête de marcher car tout le monde peut voir une étendue sablonneuse, inhabituelle au milieu de la forêt. Axon fait passer à Doyle des photos prises depuis l’hélicoptère.

- C’est de forme ovale, et couvre à peu près 8 000 mètres carrés. La désolation au beau milieu d’une forêt pleine de vie, dit Doyle.

Deux enquêteurs d’OSIR en combinaison Hazmat se déplacent précautionneusement tout autour de la zone en prenant des mesures. Axon s’accroupit à la lisière de la zone morte. Il sort un appareil photo et prend quelques clichés.

Un oiseau vient de pénétrer dans la zone et se met à se mouvoir dans son périmètre. Il disparaît derrière une dune. Intrigués, Axon et plusieurs enquêteurs poursuivent leur progression de façon à avoir une meilleure vue de l’oiseau. Ils aperçoivent son squelette sur cette terre sans vie.

Plus tard, à l’intérieur du laboratoire mobile, son squelette apparaît sur les écrans. Doyle regarde la vidéocassette avec Axon, le psychiatre Anton Hendricks et Donner, qui chronomètre la scène avec son appareil.

- Seulement 12,3 secondes à partir du moment où il pénètre jusqu’à la découverte du squelette, précise Donner.

Les photographies aériennes révèlent un terrain aride au centre d’une forêt luxuriante. On peut voir les maigres restes de ce qui fut un squelette humain.

Le lendemain, Hendricks interroge Kilmartin, dont le corps est relié par des électrodes à un appareil en vue d’un examen.

- Doug, commençons par la journée du mardi.

- Moi, Barry et Katie sommes arrivés par avion avec un tas de semis à planter. Nous avons donc installé notre campement, et commencé à travailler après le petit déjeuner.

- Et qu’est-il arrivé ensuite ?

- Je ne sais plus. Nous semions, et nous sommes arrivés à cet endroit. La zone morte. Je crois que j’ai marché à l’intérieur, mais…

- Y êtes-vous tous allés ?

- Non, je veux dire… Je suis désolé. C’est si dur de se concentrer ces jours-ci, vous savez.

- Ne vous en faites pas, Doug. Nous essaierons plus tard.

 

Téléguidée par l’unité de contrôle du labo, la sonde terrestre s’approche d’un squelette dans la forêt.

 

- Avec un peu de chance, le fichier dentaire devrait nous donner une identité, annonce Doyle.

Le lendemain, l’équipe des enquêteurs observe les agrandissements des permis de conduire de Douglas Kilmartin, Barry Strother et Katherine Fitzgerald sur l’écran principal.

- Le squelette est celui de Katherine Fitzgerald, âgée de 21 ans. Cause de la mort inconnue, dit Doyle.

- Nous avons éliminé plusieurs explications évidentes à cause du manque de végétation. Aucune trace de radiation autour de la zone. Le site lui-même n’a pas été contaminé par des substances toxiques, dit Axon.

- Kilmartin se souvient fort bien de tout ce qui est arrivé jusqu’à ce que survienne cette anomalie. Après, c’est presque le trou noir. Cela est conséquent avec le refoulement d’une expérience traumatisante, dit Hendricks.

- Pourrait-il y avoir une explication médicale plus terre à terre, telle que la progéria, le vieillissement accéléré ? s’enquiert Doyle.

- Pas dans ce cas, répond Hendricks. C’est un dysfonctionnement génétique extrêmement rare qui se manifeste invariablement dans la petite enfance.

- Continuons à creuser, dit Doyle.

Hendricks rapporte que Kilmartin répond favorablement au soutien psychologique.

Donner peut voir Sarah Kilmartin s’avancer vers le bureau des infirmières et demander à voir son fils.

Donner se présente. Sarah se tient dans l’encadrement de la porte, le visage impassible. Donner est derrière elle. A travers la pièce, Kilmartin essaie de sourire.

- Maman, tu es venue, dit-il.

- Je ne connais pas cet homme, dit Sarah. Ce n’est pas mon fils. Regardez-le. Elle se retourne pour partir et Kilmartin lui rappelle le jour où Gypsie a volé le saumon du Vieil Homme Telford. Sarah s’arrête net, horrifiée.

Le lendemain, Hendricks s’assoit en face de Kilmartin, qui est déjà sous hypnose.

- Revenons à mardi matin, dit Hendricks.

- Je sème dans les bois. Barry et Katie sont plus loin devant, se souvient Kilmartin, revoyant Strother et Fitzgerald s’avancer dans les sous-bois.

- Que voyez-vous ?

Tout en marchant dans une clairière, Kilmartin revoit Katie pénétrer dans une zone dénuée de végétation.

- Les gars, il faut examiner cet endroit, dit-elle.

- Katie est-elle dans la zone ? demande Hendricks.

- Oui. Elle veut que nous la suivions, mais j’hésite. C’est vraiment flippant. Ils rigolent, comme si j’étais paranoïaque. Alors j’y vais.

Les jeunes Kilmartin et Strother avancent lentement. Katie se tourne vers le jeune Strother. A sa vue, il s’arrête net : elle est en train de vieillir sous ses yeux. Le jeune Strother tente de dissimuler son trouble. C’est alors qu’un élancement dans le dos lui arrache une grimace. Se tenant le bas du dos avec une main, il se retourne, et voilà que lui aussi se met à vieillir.

Katie fait face aux deux garçons. Kilmartin et Strother s’éloignent promptement d’elle, pendant qu’elle se transforme rapidement en un corps en décomposition, puis en squelette. Strother se tourne horrifié vers Kilmartin.

- Sortons d’ici ! hurle ce dernier.

Les deux vieillards essaient de quitter la zone. Ils arrivent près des arbres. Strother tombe à genoux, épuisé. Kilmartin continue de courir.

 

Plus tard dans la journée, la sonde terrestre parcourt la zone située dans la forêt.

 

Les enquêteurs surveillent sa progression à distance, et Doyle parle dans le micro :

- Mise à jour. Nous nous livrons à une analyse environnementale, en plus de la surveillance, dans le but de définir la nature exacte du phénomène, ainsi que ses caractéristiques. Qui plus est, notre équipe médicale essaie d’élaborer un traitement en vue d’inverser ses effets. 

A l’hôpital, une infirmière prélève du sang du doigt de Strother. On apporte cet échantillon au laboratoire mobile, où un technicien en verse sur une lamelle pour le mettre au microscope.

- Je viens de visionner certains des premiers entretiens, dit Donner, qui se trouve aussi au labo. Elle sort une vidéocassette où figure celui du chef Dan Leonard, un Amérindien âgé d’une trentaine d’années.

- Je me souviens d’avoir entendu ces histoires, quand j’étais gosse. Des rumeurs à propos d’un endroit où rien ne vit, dit-il.

- Est-ce que certaines de ces histoires parlent de gens qui y sont allés et qui sont revenus ? demande Donner.

- Non. Juste beaucoup d’histoires à propos de membres de notre tribu qui ont tout bonnement disparu. Des légendes disent que certains d’entre eux ont été mangés par des bêtes sauvages. Quelques-uns sont tombés dans des rivières en furie et se sont noyés. Ecoutez, j’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu cette prétendue zone morte.

Plus tard, Doyle, Axon, Donner et Hendricks sont réunis au labo.

- Voilà ce que nous savons déjà, dit Axon. Horizontalement, cette zone couvre une superficie d’à peine moins de 8 km2. Nous l’avons cartographiée par hélicoptère et avons marqué la hauteur à laquelle la désintégration a commencé.

- C’est elliptique, ce qui pourrait suggérer que le phénomène suit une courbe énergétique, dit Donner.

- Mais la configuration est instable. Nous voyons de légères fluctuations, dit Axon.

- Pourquoi ne pas relever ces fluctuations pendant quelques heures ? demande Donner.

Doyle lève la main, tendant l’oreille vers l’écouteur :

- L’hôpital vient de nous contacter. C’est Strother.

A l’hôpital, Strother est couché sur le dos, les yeux écarquillés, et inerte. Le Dr Dornan vérifie le pouls. Hendricks est derrière lui, ainsi que Kilmartin, tout tremblant et désemparé. Le Dr Dornan lève les yeux et secoue la tête. Strother est mort.

 

Deux poteaux métalliques ont été plantés dans le sable de chaque côté de la zone. Un arc électrique de couleur bleutée s’étend d’un poteau à l’autre.

 

Doyle entre dans le journal de bord : « 22 heures. Nous avons introduit toutes sortes d’instruments au sein de cet environnement aux fins de provoquer une réaction notable. Aucune de ces tentatives n’a pu fournir un résultat probant. Après avoir mené 87 expériences, j’estime que nous avons épuisé toutes les méthodes susceptibles de nous apporter une explication scientifique. »

L’équipe est réunie pour une table ronde dans le labo mobile, où la zone est visible sur l’écran.

- Ce pourrait être un phénomène extraterrestre. C’est pourquoi il ne réagit pas à une technologie terrestre, dit Donner.

- Ou bien ce pourrait être un phénomène géophysique, non étudié jusqu’ici, qui sur le plan subatomique, accélère toutes les formes de vie, dit Axon. Ce pourrait être une forme rare et mutante d’un vortex qui absorbe l’énergie contenue dans les êtres vivants. Cela s’accorderait avec les résultats des évaluations physiologiques.

Le lendemain, un enquêteur de l’OSIR charge des sacs dans le coffre d’une voiture en stationnement devant l’hôpital. Hendricks s’approche de la voiture, dans laquelle Kilmartin est assis sur le siège passager à côté de Sarah. 

- Prenez soin de vous. Nous vous recontacterons, dit Hendricks.

Kilmartin acquiesce, avec un  sourire forcé.

Tandis que Doyle et Donner regardent partir Kilmartin, une communication du quartier général d’OSIR se fait entendre dans les écouteurs de Doyle, et ils regagnent le labo mobile.

Elsinger apparaît sur l’écran, et s’adresse à Doyle :

- Des membres du gouvernement nous ont demandé de solutionner ce problème en interdisant de façon définitive l’accès à cette zone à risques. A l’efficacité immédiate.

- Mais, Monsieur, nous commençons tout juste à avancer dans la compréhension du phénomène, réplique Doyle. Nous avons besoin de savoir exactement de quoi il s’agit.

Le directeur de l’OSIR Frank Elsinger dit qu’il est désolé, et qu’il n’y a pas à discuter cet ordre. L’écran s’éteint. Doyle écrit une dernière fois dans le journal de bord :

« A la suite de consultations avec les quartiers généraux, les autorités gouvernementales et l’équipe responsable, il a été décidé de construire une cage gigantesque, en barreaux métalliques, pour couvrir toute la zone à risques. Une fois la cage descendue, par hélicoptère, à l’endroit même, on coulera du béton par-dessus, jusqu’à ce qu’un bloc massif de pierre solide prenne forme. »

Epilogue

Anomalie géophysique, manifestation paranormale, ou force extraterrestre ? La réponse se trouve cachée pour toujours sous une voûte de béton, et n’est plus une menace. Aux dernières nouvelles, Kilmartin était employé dans une cellule de crise, apportant son soutien aux victimes de traumatismes et vivant pleinement chaque jour.

Dan Ackroyd

 

Psi Factor (Chronicles of the Paranormal), edited by Dan Ackroyd

 

N. du T. : Cette histoire est authentique. Je me souviens d’un documentaire, en plusieurs parties, diffusé sur France 5 il y a quelques années, et qui s’intitulait « Les plus belles baies du monde ». La partie se rapportant à la baie de Madagascar m’avait frappée : à l’autre bout de la baie, on pouvait voir une forêt, sertie dans un décor magnifique, et on n’avait plus qu’une envie, celle de se rendre sur les lieux afin de profiter de cette nature enchanteresse. Mais les habitants mettaient en garde les visiteurs étrangers. Tous ceux qui y étaient allés n’étaient pas revenus. Les derniers à en avoir fait les frais (à l’époque où le documentaire a été tourné, au début des années 2000) étaient deux touristes nord-américains. Malgré les avertissements donnés par les autochtones, ils y sont quand même allés, et depuis, on ne les a plus jamais revus…

Se pourrait-il qu’il y ait dans cette forêt une zone comparable, qui fait vieillir les êtres vivants en quelques minutes, et le temps que les touristes imprudents se rendent compte, il est trop tard, car ils meurent sur place à cause du vieillissement accéléré ?

Et comme on a pu le voir avec Katherine Fitzgerald, la putréfaction du corps et la désintégration du squelette se produisant à une vitesse accélérée, il ne suffit que de quelques heures pour effacer toute trace des malchanceux…

27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 15:17

 

Une petite aventure… Une petite aventure sans rien de spécial, sans rien qui laisse une trace, une preuve tangible par la suite… mais une petite aventure qui vous bouleverse pour toujours et vous donne, tout au long de votre vie, la certitude qu’il y a « autre chose ». Autre chose que ce que l’on vous apprend à l’école, autre chose que ce qui est écrit dans les livres de science, autre chose que ce que l’on voit et que l’on touche avec les yeux et les mains tous les jours… Une petite aventure qui ouvre une petite porte sur la grande inconnue… Voilà ce qui peut arriver dans la vie de tout un chacun, au moment où l’on s’y attend le moins. Bien sûr, comme c’est le genre d’évènement qui fait que l’on se demande si l’on est tout à fait normal… comme on ne rapporte rien de solide, de concret… comme on est forcé de se fier à sa seule mémoire pour repenser à tout cela « après »… bien sûr, si l’on est seul quand la chose se produit, on garde en général son aventure pour soi. On tient sa langue. Et l’on n’a peut-être pas tout à fait tort : par les temps qui courent, on a vite fait de se faire cataloguer comme dangereux rêveur.

Mais lorsque l’on est plusieurs, c’est-à-dire au moins deux, à vivre la même chose incroyable, alors on parle plus facilement. On se sert en quelque sorte de caution l’un à l’autre.

C’est le cas pour le jeune couple que nous allons suivre aujourd’hui. Monsieur et Madame C… (ils préfèrent conserver l’anonymat) étaient ensemble et le sont restés tout le temps que dura leur plongeon dans l’impossible. Ils se considèrent comme sains de corps et d’esprit et ils en donnent tout à fait l’impression. Ils jurent qu’ils ne boivent pas, ne se droguent pas et qu’ils avaient raisonnablement et suffisamment dormi la nuit précédant les faits en question. Selon eux, on ne peut donc incriminer ni l’abus d’un stupéfiant, ou d’un médicament, ni les troubles de la fatigue.

Ils affirment sur l’honneur qu’il ne s’agit pas d’un truquage ou d’un coup monté de leur part. On est assez tenté de les croire lorsqu’ils ajoutent en souriant :

« Pourquoi aurions-nous inventé une histoire pareille ? Elle n’est pas spécialement spectaculaire… Et puis nous n’avons rien à vendre ! Nous n’avons pas écrit de livre ni enregistré de disque ! Nous ne cherchons aucune promotion et nous ne voulons pas que notre nom soit prononcé sur l’antenne ! » »

Parfait : alors appelons-les Jean-Paul et Christiane, et suivons-les en ce jour du mois de mai 1978.

Christiane et Jean-Paul C… roulent dans leur voiture quelque part dans le Massif central. Ils ont pris une semaine de vacances pour parcourir cette région et prospecter en vue de l’achat d’une maison.

Ils résident actuellement dans la proche banlieue parisienne. Jean-Paul est cadre technico-commercial dans une grande firme d’informatique. Christiane, après des études universitaires, occupe un poste de chargée d’études dans une entreprise de sondages d’opinion. Et ils voudraient partir. Quitter la capitale, laisser derrière eux les embouteillages, les téléphones, les week-ends de séminaires de travail et les soucis de carrière. Ils voudraient partir, mais ils ne savent pas encore comment. Ah ! ils en ont vu, de ces citadins quittant tout pour aller, tout feu tout flamme, faire l’élevage des chèvres et la poterie artisanale ! Et ils les ont vus aussi revenir déconfits après deux ans, sans un sou, essayant comme des lapins affolés de se refaire une petite place dans cette bonne vieille société de consommation. Non : Jean-Paul et Christiane C… préfèrent y aller plus prudemment et mettre toutes les chances de leur côté. Et pour eux, cela commence par un tour d’horizon de tous les éléments d’une nouvelle vie. Ils ont entendu parler de villages pratiquement abandonnés à la suite de l’exode rural. Pour voir revivre ces villages, les pouvoirs publics seraient disposés à consentir des subventions ou des facilités aux nouveaux pionniers du régionalisme. Mais est-ce bien un projet réaliste ? Les deux jeunes gens sont là pour essayer d’y voir clair sur place.

- Dis-donc, Jean-Paul… Tu es sûr de cette route ? Il me semble qu’on est un peu perdu, non ?

- Sûr, sûr !... Tu es marrante, toi ! Après tout, c’est toi le navigateur ! Tu as la carte sous les yeux : guide-moi !

- Navrée, mon chéri, mais ton navigateur, pour l’instant, il nage complètement ! Depuis que nous avons quitté la départementale, je suis hors du coup ! Surtout que tous les chemins que nous croisons dans cette forêt ne portent aucune indication ! On aurait dû acheter une carte plus détaillée. Notre village me semble jouer à cache-cache ! Il peut être à droite, à gauche… ou carrément derrière nous !

- Eh bien, on roule tout droit devant et on finira bien par trouver un poteau indicateur, une borne ou quelque chose… D’ailleurs, je trouve la promenade formidable, pas toi ? Cette forêt, ces arbres… On sent que le mois de juin approche : c’est presque l’été ! Quand je pense au temps pourri qu’ils ont à Paris…

- Ecoute, Jean-Paul, si ce coin te plaît, puisqu’il n’est pas loin de midi, on n’a qu’à s’arrêter n’importe où et on va pique-niquer dans le bois, si tu veux ?

- D’accord ! Motion adoptée à l’unanimité plus une voix !

Une route transversale se présente, tranquille, tentante, qui s’enfonce entre les grands arbres. Au travers des feuillages épais, un rayon de soleil perce ici et là, souligné par des myriades d’insectes. Un vrai tableau pour peintre du dimanche. Jean-Paul arrête la voiture et les deux vacanciers trouvent un délicieux coin d’herbe pour y prendre le repas sorti du panier. Ils rient comme des enfants avec l’impression de faire quelque chose de pas très permis : l’école buissonnière, en pleine semaine, alors que les camarades sont au travail. Après le déjeuner, on hésite entre une petite sieste et une promenade. On opte pour la promenade, jugée « plus raisonnable ». La voiture est loin derrière, cachée par les tournants du chemin, lorsque, sans transition, la forêt disparaît. Elle ne disparaît pas d’un coup de baguette magique, elle ne diminue pas progressivement de densité : simplement, elle n’est plus là. Christiane et Jean-Paul échangent un regard étonné. Ils sont dans un village… Et s’ils sont étonnés, c’est qu’ils n’ont pas le souvenir d’être entrés dans ce village. Ils ne l’ont pas d’abord vu de loin, ils ne sont pas passés devant les premières maisons, comme le voudrait la logique. Ils marchaient dans une forêt, et les voici maintenant, dans la rue principale d’un village. Une rue pas très large, en déclivité vers son centre où stagne une eau trouble. Des maisons étroitement imbriquées les unes dans les autres. Des façades de crépi où apparaissent ici et là des colombages de bois.

- Je… je ne sais pas très bien comment on a fait… dit Jean-Paul un tantinet surpris… Mais je crois qu’on a fini par le trouver, notre village !

- Tu penses ? Christiane désigne les maisons. On nous avait parlé d’un village à rebâtir, de ruines à remettre sur pieds… Ca ne m’a pas l’air si abandonné que ça ! Théoriquement, il ne vit plus ici que deux familles, avec une majorité de vieux. Et toutes ces habitations semblent en parfait état… On dirait presque qu’il va sortir des gens de chaque porte… Tu es certain que nous sommes dans le bon village ?

- Où veux-tu que nous soyons ? D’après la carte, il n’y a pas d’autre agglomération à vingt kilomètres alentour ! On n’aurait pas pu faire une telle erreur de distance ! D’ailleurs, regarde bien : il n’y a personne !

- Tu as raison : c’est désert ! On n’avait même pas vu les vieux qui devaient être là ! Mon chéri… Je ne sais pas pourquoi, mais je… je me sens bizarre !

- Qu’est-ce qui se passe ? Tu as peur ?

- Non ! Mais je n’aime pas cet endroit ! Je ne pourrais pas vivre dans un lieu comme celui-là ! C’est joli, c’est en bien meilleur état que je ne m’y attendais, mais c’est tellement triste… On dirait qu’il y a… qu’il y a du malheur tout autour. Ca me fait froid partout !

- C’est drôle, ce que tu viens de dire : moi aussi, j’ai comme des frissons, depuis un moment et je…

Jean-Paul s’est interrompu brutalement. Il est devenu blême et il pointe un doigt incertain vers la rigole au milieu de la chaussée.

- Christiane ! Il gèle ! L’eau ! Regarde : elle est gelée !

En effet, une mince pellicule opaque recouvre une partie du filet d’eau. Christiane, craintive, approche le bout du pied et fait craquer cette pellicule : c’est bien de la glace en formation.

- C’est l’hiver, Jean-Paul ! C’est l’hiver dans ce village !

- Mais enfin, Chris, on devient fou, ou quoi ? Regarde le ciel : il est plombé. Il va neiger !

Christiane répond machinalement :

- Non, il fait déjà trop froid pour qu’il puisse neiger !

Puis elle se rend compte alors de l’absurdité de ce qu’elle vient de dire. Il ne peut pas neiger tout simplement parce que c’est l’été ! Ils le savent tous les deux : ils ont déjeuné sur l’herbe dans la forêt et il faisait beau. Ce qu’ils sont en train de vivre ici n’est pas possible ! Ils ont relevé le col de leur blouson de toile et ils courent, maintenant. Ils courent droit devant eux, dans ce froid, dans cet hiver impossible qui pourtant les transperce.

Jean-Paul gardera le souvenir vague d’être passé devant une petite église qu’il n’avait pas vue à l’aller. Une petite église qui lui a semblé toute neuve, avec une porte de bois frais ciré. Mais il ne pourrait en jurer. Il n’est plus sûr de rien à partir du début de leur fuite. Car ils sont en train de fuir littéralement, désespérément, cet endroit où ils n’auraient jamais dû pénétrer.

Comment ils en sortent ? Ils ne peuvent pas le dire exactement. Probablement de la même manière qu’ils y sont entrés : par hasard. Ils retrouvent la forêt, ils retrouvent leur voiture… Et ils retrouvent aussi le soleil d’été. Ils ne réalisent leur chance que lorsqu’ils sont en route depuis certainement plusieurs minutes.

Avant de raconter cette histoire à qui que ce soit, Christiane et Jean-Paul C…  ont eu le temps de se ressaisir. Comme ils ne sont plus des enfants et qu’ils ont plutôt l’un et l’autre l’esprit logique, ils ont essayé de vérifier. Ils ont d’abord trouvé le véritable village qu’ils cherchaient. En ruine, celui-là. Les vieux paysans qui y vivent encore n’ont jamais entendu parler d’une bourgade dans les environs ressemblant de près ou de loin à la description de ce lieu bizarre.

Le jeune couple a su rassembler le courage nécessaire pour tenter une exploration nouvelle du lieu de leur aventure. Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’ils n’ont fait que tourner en rond dans la forêt. A peine ont-ils réussi, en fouillant dans les archives du chef-lieu, à dénicher la mention, sous la plume d’un chroniqueur local, d’un village dont le nom ne nous serait pas parvenu et qui aurait pu occuper approximativement cet emplacement. Mais le chroniqueur, il y a cent cinquante ans, ne mentionnait ce fait que pour émettre des doutes sérieux et parler de légende populaire. En effet, la tradition voulait qu’il ne restât rien de ce village. Tous ses habitants seraient morts, sans exception, après une épidémie de peste noire, au début du haut Moyen Age. Et le seigneur du lieu en aurait, paraît-il, ordonné la destruction totale par le feu. L’ordre aurait été exécuté (toujours selon cette contestable légende locale) le premier jour de l’hiver.

 

L’INCROYABLE VERITE

 

8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 15:47

 

Le 17 février 1923, à Louxor, en Egypte, une vingtaine d’hommes est rassemblée devant un mur de pierre. Un mur qui a été dressé voici plusieurs milliers d’années pour protéger à tout jamais le sommeil éternel du jeune pharaon Tout Ankh Amon.

Une vingtaine de témoins se presse derrière Lord Carnavon et Howard Carter, deux archéologues britanniques que leur destinée extraordinaire allait rendre célèbres dans le monde entier. Il est un peu plus de 14 heures et dans quelques secondes Howard Carter va commencer la destruction du mur qui obstrue le tombeau.

Le bras de Carter se lève. Il tient dans sa main droite un lourd marteau, et sa main gauche serre un ciseau qui va pénétrer dans le mur mystérieux. L’assistance frémit. Et Lord Carnavon ne peut s’empêcher de repenser à l’inscription trouvée quelques semaines auparavant, déchiffrée à grand-peine sur une tablette d’argile. Une inscription qui semblait mettre en garde les profanateurs du tombeau :

 

LA MORT ABATTRA DE SES AILES QUICONQUE DERANGERA LE REPOS DU PHARAON…

 

Lorsqu’il eut percé un trou deux fois large comme son bras, Carter éclaira la chambre mortuaire à l’aide d’une lampe électrique. Un scintillement d’or frappa son regard. De l’or. Il y en avait partout, sur les murs, sur le sol, qui brillait étrangement sous les yeux effarés des archéologues. Les deux hommes élargirent la brèche. Un immense coffre en or occupait la presque totalité de la pièce, avec sur un côté, deux portes verrouillées qui s’ouvrirent sans effort et sans bruit. A l’intérieur, un second coffre, en or lui aussi. Mais sur les portes qui fermaient ce deuxième coffre, des scellés intacts, qui prouvaient que, depuis l’enterrement du pharaon, nul n’avait vu ce qui se cachait derrière cette cloison-là.

Les deux archéologues refermèrent soigneusement les portes du caveau et obstruèrent à nouveau le couloir.

Personne ne disait un mot dans l’assistance recueillie. Il y avait là un ministre, des hauts fonctionnaires, des archéologues, des savants, les inspecteurs généraux de l’administration égyptienne des Antiquités, et deux femmes.

Au total, une vingtaine de personnes, dont TREIZE allaient, en quelques mois, MOURIR DE MORT VIOLENTE…

Une quarantaine de jours plus tard, Howard Carter reçoit un télégramme du Caire. Lord Carnavon est gravement malade. Howard Carter qui était à Louxor ne s’inquiète pas. Un deuxième télégramme arrive bientôt : Lord Carnavon très sérieusement malade. Forte fièvre.

Carter se hâte vers la capitale égyptienne.

Depuis douze jours, Lord Carnavon était la proie de très fortes fièvres. Dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel Continental, les accès de température atteignaient souvent 40°. Le fils de Lord Carnavon arriva au chevet de son père. Dans la nuit même, à deux heures moins dix, il fut réveillé par une infirmière. Son père était mort. Il courut dans sa chambre, et au moment où il franchissait le seuil, toutes les lumières s’éteignirent, d’un seul coup.

La sœur de Lord Carnavon était en larmes. Les dernières paroles du Lord étaient étranges : « J’ai entendu son appel", avait-il murmuré. "Je vais le suivre. »

A l’heure précise où le Lord mourait au Caire, à des milliers de kilomètres de là, en Angleterre, dans la maison des Carnavon, la petite chienne du Lord se mit à geindre, se dressa sur les pattes de derrière et retomba, morte.

Quelques jours plus tard, l’archéologue américain Arthur Mace qui avait aidé Carter à briser le mur de la chambre du pharaon se sentit fatigué. Il perdit connaissance avant même que les médecins puissent faire le moindre diagnostic. Il mourut dans l’hôtel même où Lord Carnavon était décédé.

Dans la même période, le milliardaire américain George Jay-Gould, ému par la mort de son vieil ami Carnavon se fait montrer par Carter le tombeau de Tout Ankh Amon. Le lendemain de sa visite une violente fièvre le terrassait. Et le soir, il était mort. Un industriel anglais Joel Woolf ayant visité le caveau funèbre est pris de fièvre sur le bateau qui le ramène en Angleterre. Il meurt en pleine traversée. Archibald Douglas Reed, le biologiste qui avait découpé les rubans entourant la momie du pharaon, est pris, lui aussi, de fièvre. La faiblesse qui l’accable est foudroyante. Il meurt dès son retour en Angleterre.

Dans l’esprit de chacun il n’y a plus de doute. La peur fait place au doute. On repense à l’inscription déchiffrée sur la tablette d’argile : LA MORT ABATTRA DE SES AILES QUICONQUE DERANGERA LE REPOS DU PHARAON…

En six ans, vingt-deux personnes au total moururent de mort violente, inexpliquée, brutale. Ces vingt-deux personnes avaient toutes été associées d’une façon quelconque aux fouilles du mausolée de Tout Ankh Amon. Parmi ces vingt-deux personnes treize avaient assisté, à Louxor, à l’ouverture du tombeau.

La presse s’empara de l’affaire. On parla ouvertement de la malédiction des pharaons…

Les savants du monde entier échafaudaient les théories les plus diverses. On parla de loi des séries, de télépathie à travers les siècles, de bio-énergie. Des recherches spectaculaires furent entreprises sur les propriétés de la pyramide en tant que figure géométrique. Un chercheur spécialisé dans les études africaines se fit enfermer pendant une nuit entière dans la chambre royale de la pyramide de Chéops. Le lendemain matin, quand on ouvrit la porte, il avait perdu la raison. Un radiesthésiste français, Jean Martial, apporta la preuve que la forme pyramidale accélère, de manière extraordinaire, la momification des corps.

En 1959, un ingénieur tchèque Karel Drbal, déposa un brevet pour protéger son invention : une petite pyramide qui… aiguisait les lames de rasoir par simple exposition du tranchant usé, pendant six jours.

Un homme n’a jamais voulu croire en cette malédiction. « Il y a dans la vie des hasards curieux, disait Gamal Mehrez, directeur général des musées égyptiens au Caire à Philipp Vandenberg, auteur d’une étude sur la malédiction des pharaons. Certes, si l’on fait le compte de toutes les morts mystérieuses depuis l’ouverture du tombeau de Tout Ankh Amon, cela donne à réfléchir. D’autant qu’on retrouve, effectivement, des formules de malédiction dans l’histoire de l’ancienne Egypte ! Mais moi, je n’y crois pas. Regardez-moi : j’ai passé ma vie dans les tombeaux des pharaons. J’ai étudié des momies pendant des mois entiers. Je suis la preuve vivante de ce que j’avance. Tout cela n’est pas une affaire de malédiction. C’est un hasard tragique. »

Quatre semaines après avoir fait cette déclaration, Gamal Mehrez mourait. Défaillance cardiaque, diagnostiquèrent les médecins. Une mort tout de même étrange, survenue quatre semaines après une déclaration niant la malédiction des pharaons, et le jour même où, dans le musée que dirigeait Gamal Mehrez, on entreposait des objets précieux provenant du tombeau de Tout Ankh Amon. Et notamment son masque pesant vingt-cinq livres.

 

Le 3 novembre 1962, après avoir étudié toutes les théories, après avoir évoqué la radioactivité, l’empoisonnement de l’atmosphère hermétiquement close des tombeaux des pharaons, un professeur de médecine et de biologie à l’Université du Caire se prépare à faire des révélations sensationnelles sur la prétendue malédiction. Le professeur Ezzedine Taha a percé le mystère de la malédiction. Les journalistes du monde entier se pressent dans la salle de conférence. Le professeur prend la parole :

« J’ai pendant plusieurs années ausculté un grand nombre d’archéologues et d’employés de musées. Dans tous les cas, j’ai constaté la présence, dans l’organisme de mes patients, d’un virus qui provoque des inflammations des voies respiratoires donnant de très violentes fièvres. J’ai pu mettre en évidence, à l’Institut de microbiologie de l’Université du Caire, toute une série de dangereux virus excitateurs de maladies, parmi lesquels celui appelé Aspergillus Niger. Ce dernier possède une capacité hors commune de survie à l’intérieur des momies, dans les mausolées et pyramides, pendant au mois trois ou quatre mille ans… »

Et le professeur Taha de conclure : « Cette découverte détruit une fois pour toutes la superstition selon laquelle les chercheurs qui ont travaillé dans les tombeaux antiques ont trouvé la mort sous l’effet d’une malédiction ! Il existe aujourd’hui encore des gens qui croient à l’action des forces surnaturelles ! Mais nous n’avons que faire de ces balivernes ! »

Le soir du 3 novembre 1962, beaucoup furent soulagés, qui avaient été en contact avec les momies, les pharaons, leurs tombeaux et les pyramides… Les journalistes donnèrent de larges extraits de la conférence du professeur Taha. « Nous n’avons que faire de ces balivernes ! »

Bien sûr qu’il s’agissait de balivernes ! La mort tragique d’une trentaine de chercheurs ne peut s’expliquer que scientifiquement. Et la théorie du professeur Taha était inattaquable.

Quelques jours plus tard, le professeur Taha roule dans sa voiture sur la route qui conduit du Caire à Suez. Il tient le volant et à ses côtés, deux collègues scientifiques parlent sans doute de ces… « balivernes ». Soudain, alors que l’automobile du professeur Taha se trouve à quelques soixante-dix kilomètres à l’est du Caire, inexplicablement la voiture du professeur Taha est déportée sur la gauche et vient percuter l’une des rares voitures circulant sur cette route peu fréquentée. Le professeur Taha et ses deux collègues sont tués sur le coup. Les occupants de l’autre voiture, blessés seulement. L’autopsie du corps du professeur Taha devait indiquer que celui-ci avait été victime d’une défaillance cardiaque.

Une explication scientifique.

 

TOUTE LA VERITE (éditions Grasset, 1976)

22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 16:57

 

En 1866, l’Amérique venait d’être secouée par les terribles convulsions d’une guerre civile, d’un affrontement sans merci et fratricide entre les nordistes et les sudistes. Au cours du XIXe siècle les disparités s’étaient accentuées entre le Nord qui s’industrialisait avec sa métallurgie et ses textiles, ses vingt millions d’habitants, et le Sud commençant à peine à prendre son essor avec ses onze millions d’âmes. Un Sud qui depuis 1750 voyait arriver chez lui une précieuse marchandise importée d’Afrique par bateaux entiers : les cargaisons de « bois d’ébène ». Mais ce bois était d’une nature particulière puisqu’il respirait, qu’il parlait, qu’il riait, qu’il pleurait comme vous et moi. Ce bois d’ébène c’étaient les Noirs, les esclaves achetés par les planteurs de coton du Sud.

Dans tout le Sud il existait des marchés aux esclaves. Le « bois d’ébène » était accroupi au pied d’une estrade et un commissaire-priseur en redingote le mettait aux enchères. Ici c’était une femme qu’on séparait de son mari, un fils que l’on arrachait à sa mère, une fille qui finirait dans le lit du planteur. En 1808, une loi interdit la traite des Noirs. Le Sud qui avait grand besoin de main-d’œuvre pour récolter son coton passa outre.

En 1860, Abraham Lincoln fut élu président des Etats-Unis. Son programme comportait l’abolition définitive de l’esclavage. Le Sud entra en sécession. En 1861 c’était la guerre. Elle devait se terminer quatre ans plus tard par la victoire des nordistes. Villes détruites, maisons incendiées, cultures dévastées, tel était alors le visage du Sud vaincu.

Mais le dernier coup de feu de la guerre de Sécession restait à tirer. Le 14 avril 1865, une balle de pistolet d’un sudiste irréductible abattait le président Lincoln. La guerre était finie. Mais là où le Nord voulait reconstruire selon des principes égalitaires, le Sud, lui, voulait restaurer l’ordre ancien. C’est alors que surgirent, en cette année 1865, d’étranges apparitions dans les campagnes des Etats-Unis d’Amérique.

A la tombée du jour, de mystérieuses lumières, d’effrayantes silhouettes, des bruits inexplicables, apparaissaient, disparaissaient en rase campagne, loin de toute agglomération. Les nuits hantées semèrent parmi les habitants des bourgades étonnement et inquiétude. Vers minuit le vent apportait des sons étranges et comme le bruit d’un martèlement de sabots qui allait s’éloignant. Telles furent, voici plus de cent ans, les premières manifestations d’une organisation encore inconnue et secrète : le Ku Klux Klan, phénomène né avant tout du problème noir aux Etats-Unis.

Le livre de Denis Baldensperger publié dans la collection « Dossiers de l’histoire » va nous fournir sur ce phénomène de stupéfiantes informations. Et, par la même occasion, nous vérifierons l’adage : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Car les intentions des fondateurs de cette organisation secrète étaient en effet excellentes. A la fin de la guerre civile des aventuriers de toutes sortes venant du Nord avaient déferlé sur le Sud vaincu, exsangue. Pour faire fortune de manière douteuse, ils abusaient sans vergogne des blessures et des faiblesses sudistes.

Une nuit, à Pulaski, une obscure bourgade de l’Etat du Tennessee, plusieurs camarades qui avaient porté l’uniforme de l’armée sudiste, se retrouvèrent réunis à la veille de Noël 1865 dans la maison de l’un d’eux. Cette maison existe encore aujourd’hui. Une plaque est encastrée dans l’un de ses murs sur laquelle on peut lire : « Le Ku Klux Klan a été organisé ici dans le bureau du juge Thomas M. Jones, le 24 décembre 1865. »

Mais ces jeunes gens ne pensaient pas du tout aux Noirs. La première réunion du Ku Klux Klan, c’est avant tout l’ambiance des bivouacs retrouvée, le cliquetis des armes, le galop des chevaux emportés dans les premières charges de la guerre. C’était l’atmosphère d’un complot pour rire. Ces jeunes avaient décidé de s’amuser. Ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans le but d’épater leurs concitoyens.

C’est ainsi qu’une nuit, les habitants de Pulaski virent tout à coup, débouchant d’un coin de pâté de maisons, une curieuse procession de cavaliers-fantômes : d’étranges silhouettes enveloppées de longues robes, montées sur des chevaux tout caparaçonnés de blanc qui défilèrent silencieusement dans les rues de la ville, en file indienne, à un pas d’enterrement. Quand la colonne marchait au nord dans une rue, elle marchait au sud dans une autre, ce qui donna l’impression que ces cavaliers d’un autre monde étaient au moins trois mille !

Ce défilé frappa les imaginations et notamment celles des Noirs, âmes simples qui malgré le catholicisme croyaient fortement à la puissance et au mystère des forces surnaturelles. Les auteurs de cette mascarade furent les premiers surpris de ces résultats. Mais ils en tirèrent une conclusion lumineuse : ils avaient, sans le vouloir, terrorisé les Noirs ! N’était-ce point là un moyen inattendu et commode de les obliger à rentrer dans le rang, à ne pas voter aux élections pour les candidats partisans de l’égalité et de la liberté ! Le Ku Klux Klan venait de naître.

Mais que signifiaient ces mots barbares ? Ils venaient du mot grec kuklos : cercle, anneau, qu’on scinda en deux : ku klux et auquel on ajouta le mot : clan qu’on écrivit avec un K. Ce Ku Klux Klan se développa avec une rapidité foudroyante et très vite aussi il prit la forme d’une organisation secrète redoutable. Les premiers déguisements furent uniformisés : une longue robe blanche, surmontée d’une cagoule pointue où trois orifices étaient percés : l’un pour la bouche, les deux autres pour les yeux. Et les manifestations se multiplièrent.

Les Noirs, superstitieux, prirent ces cavaliers pour les fantômes des soldats sudistes morts au combat. Les astuces les plus scabreuses et les plus incroyables furent utilisées pour semer la terreur chez ces pauvres Noirs. Par des nuits de pleine lune, les morts se lèvent et s’avancent jusqu’à la lisière des bois, frôlent les maisons à la limite des bourgs. La lune tient une grande place dans la mythologie des peuples africains. C’est une divinité maléfique. Le premier Noir ne s’est-il pas cassé les reins pour avoir essayé d’atteindre la lune en grimpant sur des perches de bambou mises bout à bout ?

Alors, la nuit, voici ce que par exemple le Ku Klux Klan imaginait, raconté par l’un de ses membres : « C’était drôle et en même temps utile de réveiller un Noir la nuit, de lui demander un seau d’eau et de faire semblant de le boire d’un trait. Cela nécessitait seulement un dispositif simple caché sous la longue robe blanche : un entonnoir, un tuyau en caoutchouc et un sac en cuir. Puis, en faisant bruyamment claquer les lèvres, le membre du Klan disait : « C’est la première fois que je bois depuis que j’ai été tué à la bataille de Shiloh. » « C’était aussi amusant de donner une poignée de main à un Noir et de lui tendre un os de squelette ou un bras en bois soigneusement dissimulé sous la robe. Une autre fois, on retirait pour l’offrir au Noir une fausse tête, généralement une grosse courge, sur laquelle était fixé un masque, en lui demandant de « la tenir un peu ». »

Les anciens esclaves qui, pour la plupart, étaient dénués de toute instruction, même la plus élémentaire, étaient très sensibles à ces manœuvres effrayantes et aux raffinements de cruauté inventés par le Klan dans tout le Sud. De ces attitudes menaçantes, on en vint tout naturellement aux actes. Gare au Noir dont on découvrait qu’il avait voté pour les radicaux du Nord ! Et puis ensuite : gare au Noir soupçonné d’avoir entretenu des relations avec une femme blanche ! Et puis encore : gare aux Blancs qui soutenaient les Noirs ! Et ce fut l’escalade ! Le Sorcier impérial, c’est ainsi que se nommait le chef suprême du Ku Klux Klan, en l’occurrence l’ancien général sudiste Forrest, parcourt les Etats du Sud en tous sens et soulève une vague de violence.

Les instituteurs qui font la classe aux Noirs sont particulièrement visés. Voici ce que l’un d’eux écrit à son frère : « Mon cher frère, nous avons eu des ennuis. Dans la nuit du 26 courant, cinq hommes vêtus d’un déguisement satanique m’ont tiré de mon lit en me rudoyant. Ils m’on emmené à toute vitesse dans un hallier, m’ont fouetté cruellement et m’ont abandonné. Ils exigeaient que je cesse d’enseigner les nègres. » Et un autre : « J’ai été inquiété par des gens du Ku Klux Klan. Il y en avait à peu près cinquante à cheval et armés de pistolets. Ils étaient tous masqués. Ils avaient de hauts chapeaux en forme de pyramide tachetés de blanc et de rouge. Ils m’ont emmené à trois cents mètres de là, ils m’ont fait baisser le pantalon et ils m’ont fouetté. »

Héroïque instituteur ! La classe finie, tandis que les enfants noirs s’égaillent dans les rues, quand la journée est à son déclin, que la nuit approche, il rentre chez lui, le ventre noué par la peur. Le Klan écume. Le Klan enrage. En vérité voici pourquoi : il pressent le danger de la promotion des races selon lui inférieures. Un jour de février 1869, devant le paroxysme de violence et de crimes, le grand Sorcier de l’invisible empire met fin au Ku Klux Klan. L’organisation, déclare-t-il, ayant atteint la plupart de ses objectifs n’avait plus de raisons d’exister. Officiellement, le Ku Klux Klan n’existait plus.

 

Mais on le verra renaître en 1915. Il atteindra son apogée en 1924. Il comptera alors trois millions de membres. Puis il déclinera à nouveau, notamment en raison de la montée puis de l’avènement des grands syndicats américains. Cependant, il ne mourra pas. Il sera fasciné bientôt par un nouveau grand sorcier, qui offre à l’Europe le spectacle de défilés et de parades plus grandioses encore et auxquelles les jeunes gens de Pulaski n’avaient pas pensé : Adolf Hitler. Le 18 août 1940, sur une prairie, plusieurs centaines de membres du Ku Klux Klan, au garde-à-vous et en uniforme sous les couleurs allemandes et américaines, saluent l’apogée du nazisme. La farce avait tourné à l’horreur.

 

TOUTE LA VERITE (éditions Grasset et Fasquelle, 1976)

12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 17:06

 

Cela se passe en 1975, pendant la nuit de Halloween, et aujourd'hui encore, ce n'est pas sans trembler que les témoins racontent ce qui s'est passé.

"Il y avait foule cette nuit-là, beaucoup de couples, et nombre de jolies dames, et l'endroit était des plus animés. Le petit orchestre jouait une musique rythmée, enchaînant des airs latinos. Tout le monde avait l'air de bien s'amuser ! Et voilà qu'un étranger fait son entrée, un bel homme de type mexicain vêtu d'un costume blanc et d'une chemise noire déboutonnée qui découvrait son torse. Il était paré d'une multitude de chaînes en or. Une des femmes de l'assistance a dit de lui : "C'était le plus bel homme que j'aie jamais vu. Je l'ai tout de suite remarqué. C'était tout bonnement le genre d'homme que l'on ne peut quitter des yeux..." Elle ajouta qu'il avait dansé avec presque toutes les femmes, et qu'il était un danseur admirable. "Oh mon Dieu, qu'est-ce qu'il pouvait danser, et sans jamais se fatiguer. Il a dansé avec beaucoup de femmes. Et c'est bizarre, vous savez, parce que je ne me rappelle pas l'avoir vu s'asseoir à une table. Il n'était pas avec une femme. Il était juste partout." Et elle, a-t-elle dansé avec lui ? "Oh oui, et j'aurais souhaité que ça dure toute la nuit. [...] Des frissons me parcouraient le dos. Il avait une sorte de pouvoir."

A la fin, il demanda à une jeune beauté plutôt distante si elle voulait danser avec lui. Elle se leva et ils évoluèrent au rythme de la musique. Elle n'était pas loin de tomber en transe. En toute innocence, elle appuya sa joue contre son épaule. Pendant qu'ils se balançaient, leurs pieds restaient rivés au sol.
C'est alors qu'il se produisit une chose très étrange. La femme envoûtée sortit de sa transe quasi hypnotique et elle regarda vers le sol. "Vos pieds, vos pieds !" s'écria-t-elle, avant de se dégager de l'étreinte de son partenaire. Tous ceux qui dansaient se figèrent tandis qu'elle criait et se débattait, car il ne desserrait pas son étreinte.

Puis d'autres femmes se mirent à crier, et quelques-unes commencèrent à marmonner des prières. Deux femmes s'évanouirent même. Les hommes, moins effrayés mais ne souhaitant pas s'approcher de lui, se saisirent de leurs partenaires et regagnèrent leurs tables, ou se plaquèrent contre les murs.
Mais ils ne quittaient pas des yeux les pieds de cet homme bien habillé, avec lesquels il avait dansé, arborant des chaussures Stacy Adams, très à la mode. Et maintenant, c'est avec horreur qu'ils regardaient quatre excroissances aux ongles longs surgir de chaque patte de son pantalon.
C'étaient des pieds de poulet. Un signe du diable !

Après toute cette agitation, l'étranger, qui ne portait plus de chaussures, se dirigea en trébuchant vers les toilettes des hommes. Cruz et trois de ses amis lui emboîtèrent le pas. Pour se retrouver, se souvient Cruz, devant un nuage de fumée et dans des toilettes imprégnées d'une forte odeur de soufre. L'homme était sorti par une fenêtre, qu'il avait brisée. Aujourd'hui tout le monde sait que le Diable préfère l'odeur de soufre à Old Spice !

Cet étranger diabolique ne revint jamais à El Camaroncito, mais il se raconte qu'il est aussi allé faire un tour au Rocking M Club à Lockart dans les années 1970."

 

Docia Schultz Williams, When Darkness falls (Tales of San Antonio and Hauntings)

 

23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 17:37

 

Si une parcelle de l'humanité extraterrestre s'ajoute à la nôtre, on peut présumer qu'en contrepartie des prélèvements de notre espèce ont pu être effectués par des visiteurs étrangers.

Là encore, il s'agit d'une hypothèse, mais qui repose sur les inquiétantes disparitions que l'on signale en Amérique.

L'hebdomadaire La Presse, en 1961, s'est fait l'écho de ces disparitions dont le caractère est particulièrement insolite, car elles portent sur des familles entières et défient toute explication :

Le 14 août 1952, le boucher Tom Brooke, sa femme et son fils de 11 ans, prenaient congé d'amis à proximité d'un bar, à 60 km de Miami, en Floride; ils montaient dans leur voiture et démarraient. Il était 23 h 40.

A 7 h 14 le lendemain matin, la police découvrait leur voiture abandonnée à 18 km du bar. Les phares étaient restés allumés, une portière était ouverte et sur la banquette arrière se trouvait le sac à main de Mrs Brooke, qui contenait une grosse somme d'argent. Dans la prairie bordant la route, on trouva des traces des Brooke. Ils s'étaient avancés d'une dizaine de pas, puis semblaient s'être volatilisés car les traces s'arrêtaient brusquement.

A 11 km de là, une serveuse de restaurant, Mabel Twin, disparaissait la même nuit, de la même façon. Jamais plus on ne revit ces quatre personnes et jamais la police n'expliqua ces disparitions.

Un agent du F.B.I. dit en manière de boutade :

"On dirait qu'ils ont été enlevés par des Martiens."

C'était en effet l'époque où les soucoupes volantes sillonnaient le ciel des U.S.A. et où quelques Américains disaient avoir aperçu leurs occupants.

A noter encore :

- Le 7 décembre 1959, M. Ken Martin, 54 ans, sa femme et leurs trois filles disparaissent de Portland (Oregon) après avoir annoncé qu'ils vont chercher un sapin de Noël.

- Le 29 décembre, c'est le tour de M. Earl Zrust, de sa femme et de leurs quatre enfants, à Silver Lake (Minnesota).

- Le 11 janvier 1960, D. Carrol Jackson, 29 ans, sa femme et leurs enfants, habitant le comté de Louisa en Virginie, disparaissent en allant rendre visite à des amis. Leur auto est retrouvée près d'un fossé.

Toutes ces disparitions ont eu lieu en rase campagne, avec voiture abandonnée au bord de la route. Une fois un sac contenant de l'argent est laissé sur le siège.

Le mystère est total, à moins qu'on ne veuille admettre l'hypothèse d'un enlèvement hors de notre monde. Dans ce cas, les soucoupes volantes ne seraient peut-être pas une simple hallucination.

Toutes les suppositions sont permises.

 

Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans (Robert Charroux)

23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 17:50

 

Le 21 août 1963, deux Américains quittent Rio de Janeiro avant le lever du soleil à destination de Congonhas do Campo, une petite ville de mineurs située dans la montagne, dans le sud-est du Brésil. Ils savent que le voyage sera pénible : dix heures de voiture, sous une chaleur écrasante et sur une route mauvaise et dangereuse. L’un, Henry Belk, est un homme d’affaire d’environ cinquante ans. L’autre, aux alentours de la quarantaine, le docteur Henry Puharich, est un médecin remarquable, diplômé de l’université de Northwestern.

Tous deux doivent avoir de solides raisons de s’offrir une pareille randonnée. En vérité, ils n’en ont qu’une et elle semble plutôt discutable : ils souhaitent absolument faire la connaissance d’un individu jouissant d’une réputation fabuleuse, un certain Arigo, paysan pratiquement inculte, qui, depuis 1950, défraye la chronique au Brésil. Qui est cet Arigo ? Un guérisseur, un sorcier ? Un charlatan de plus ? Les deux Américains l’ont d’abord cru et, pour tout dire, ils le croient encore tandis qu’ils roulent prudemment sur les redoutables lacets de la montagne. Toutefois, quelques jours auparavant, ils ont été un peu ébranlés par l’opinion d’un de leurs amis, le médecin brésilien Lauro Neiva, praticien éminent et sérieux entre tous, qui leur a dit :

- Ecoutez, méfiez-vous des histoires abracadabrantes qui circulent au sujet de cet Arigo. Néanmoins, ce qu’il fait est si stupéfiant qu’il mérite la visite. Vous n’oublierez jamais ce que vous verrez chez lui.

A la fin du jour, les Américains arrivent enfin, épuisés, à Congonhas do Campo. Leur premier souci est de se restaurer rapidement puis de se coucher aussitôt. Le lendemain, remis de leurs fatigues, la curiosité plus que jamais éveillée, ils se présentent, flanqués de deux interprètes improvisés, devant ce que la population de la bourgade appelle la « clinique » d’Arigo.

En réalité, il s’agit de la vieille église désaffectée de la ville. A 7 heures du matin près de deux cents personnes se pressent déjà à la porte de cette curieuse « clinique ». Dans cette foule, des gens sont visiblement très malades : un aveugle, un homme affligé d’un goitre énorme et maigre comme un clou, un enfant, livide et se déplaçant en fauteuil roulant. Les deux Américains, mal à l’aise, se mêlent un instant à cette misère humaine pendant que l’un des interprètes pénètre à l’intérieur de la « clinique » afin d’informer le mystérieux Arigo de la présence des étrangers. Le maître du lieu ne fera aucune difficulté pour les recevoir. Ils seront même introduits les premiers. Arigo a quarante ans. C’est un homme solide, au torse puissant, aux bras vigoureux, la peau mate, le regard profond. Il arbore une belle moustache noire. « Que veulent ces étrangers ? Assister à son travail ? Mais bien sûr. Pourquoi ne vient-on pas plus souvent ? » s’interroge Arigo tristement, « cela éviterait bien des rumeurs stupides. » MM. Belk et Puharich peuvent rester tout le temps qu’ils voudront. Ils ne le gênent nullement. Au contraire. M. Puharich ? C’est encore mieux. Arigo ne demande pas autre chose : qu’on le voie à l’œuvre, qu’on le conseille, qu’on prie pour lui et ses malades, pauvres créatures sans un sou, qui n’ont presque rien à manger. D’ailleurs, est-il besoin de préciser que lui, Arigo, soigne gratuitement ceux qui, chaque jour, entrent dans sa clinique ?

Après ces civilités et ces humbles explications, les malades défilent un par un devant ce personnage extraordinaire. Les opérations se passent dans la vaste salle où jadis s’assemblaient les fidèles. Les Américains, juste derrière Arigo, vont assister à un spectacle probablement unique au monde. Ils ne regrettent plus leur pénible voyage. Et le docteur Neiva avait bien raison : ils n’oublieront jamais ce qu’ils vont voir. A chaque malade, Arigo va adresser quelques paroles, toujours les mêmes : s’il guérissait ce serait non grâce à lui mais à Jésus. Puis il ajoute qu’au demeurant et selon lui, peu importent les religions : elles se valent toutes. Cette réflexion emporte l’approbation bruyante de la foule. Ce préambule terminé, Arigo demande aux malades de réciter un Notre Père. Le temps que dure cette prière collective, les Américains craignent la déception : ce guérisseur ne soigne-t-il que par des incantations ? Mais ils ne tarderont pas à être rassurés. Car, à la fin du Notre Père, Arigo s’éloigne et s’isole dans une petite pièce attenante à la salle. Il y reste seul pendant deux ou trois minutes. Et quand il réapparaît, il est quasi méconnaissable. Sa démarche, son ton, son comportement ont changé. C’est maintenant un homme dur, sûr de lui, presque arrogant qui parle. Curieusement, son brésilien est entaché d’un fort accent allemand. Les Américains n’en reviennent pas ! Quelle métamorphose !  Arigo s’avance vers les deux étrangers et leur dit, très autoritaire :

- Il n’y a rien à cacher ici, je suis heureux que vous puissiez le constater.

Puis il les invite à le suivre dans une autre petite pièce qu’il appelle pompeusement « la salle de soins ».  En guise d’équipements, une table, une pancarte portant les mots : « Pense à Jésus. » Et sur la table, un couteau de cuisine. Le vieil aveugle qui était en tête de la file d’attente entre dans la pièce. Alors survint un évènement incroyable. Le voici tel qu’il fut rapporté par les témoins à l’écrivain John Fuller :

« Arigo saisit le couteau de cuisine, dont la lame mesurait une dizaine de centimètres, et l’enfonça sous la paupière de l’œil gauche profondément dans l’orbite, sans que son patient, pourtant parfaitement conscient, eût la moindre réaction. Avec uns stupeur grandissante, Puharich vit le couteau fourrager avec vigueur derrière le globe oculaire qu’il soulevait avec force, presque jusqu’à l’extirper. Pendant ce temps l’opéré ne parut nullement gêné, si ce n’est par une mouche qui se posa sur sa joue et qu’il y chassa négligemment de la main. »

Le médecin américain, malgré ses quinze années d’exercice, était bouleversé. Quant à Belk, il se sentit défaillir, au bord de la nausée. Arigo retira la lame, regarda avec satisfaction la trace de pus qui en maculait la pointe et l’essuya sur sa chemise.

- Ca va aller maintenant, dit-il.

Le docteur Puharich, qui n’en croyait pas ses yeux, suivit l’opéré qui regagnait la sortie et l’examina. Il ne décela ni rougeur, ni irritation, ni saignement.

Quand le malade ne justifiait pas une opération, Arigo rédigeait une ordonnance. Mais si se présentait un kyste, une tumeur quelconque, alors il reprenait son couteau de cuisine et l’extirpait avec une dextérité stupéfiante. Vers 11 heures, Arigo déclara close la séance de consultation. Il salua les Américains et s’en fut. A peine sorti de l’église désaffectée, il retrouva son allure et son accent de paysan montagnard brésilien.

Belk et Puharich rentrèrent à l’hôtel désorientés. Ils voulaient savoir ? Eh bien, ils savaient maintenant. Ils voulaient voir ? Eh bien, ils avaient vu. Désormais ils se débattraient dans des problèmes inextricables, eux, les Occidentaux civilisés et sceptiques. Qui les croirait ? Ils en discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une idée leur vint : faire venir à Congonhas do Campo un ami journaliste de Sao Paulo, muni de sa caméra. Ainsi pourrait-on produire des preuves aux Etats-Unis. Ce journaliste, Jorge Rizzini, ne se fit pas prier. Il arriva le lendemain, installa sa caméra dans la « salle de soins » et filma toutes les opérations. Mais le docteur Puharich voulut davantage que des films. L’idéal eût été de financer une véritable expédition médicale à Congonhas. Mais où trouver l’argent ? Soudain, le médecin américain eut une idée. Comme il se grattait machinalement le bras, il lui revint à l’esprit qu’il avait une tumeur sous-cutanée bénigne à la face interne du coude droit. Pourquoi ne se ferait-il pas opérer ? Ne serait-ce point la preuve irréfutable qu’il n’avait pas rêvé ce qu’il avait vu ?

Certes, il courait des risques. Il pesa longuement le pour et le contre et, passant outre les objurgations de son ami Belk, décida de se faire opérer le lendemain par Arigo. Celui-ci ne s’émut guère. Il comprit la raison de cette subite décision et prit le parti d’en rire gentiment. Il se montra même malicieux. Cette fois, il ne se servit pas de son couteau de cuisine mais demanda à la foule qui attendait si, parmi elle, quelqu’un n’aurait pas à lui prêter un de ces bons couteaux de poche brésiliens. Avant l’opération, il dit :

- Le savant américain est courageux. Je vais montrer à ce matérialiste ce que faire un esprit. Relevez votre manche, docteur.

Fuller raconte : « Puharich jeta un coup d’œil vers Rizzini pour s’assurer qu’il était prêt à filmer. Puis il se raidit en attendant l’incision. Il voulut regarder mais le guérisseur lui enjoignit de tourner la tête. Moins de dix secondes plus tard, il sentit qu’on lui glissait quelque chose dans la main : c’était un morceau de chair. Son bras présentait une petite entaille d’un centimètre d’où sourdait un tout petit peu de sang. La protubérance avait disparu. Il constatait sans pouvoir y croire qu’il n’avait rien ressenti d’autre qu’un léger attouchement. Ses compagnons lui indiquèrent qu’Arigo avait pratiqué l’incision en un éclair et extrait la tumeur avec ses doigts, et que ni la peau ni le couteau n’avaient été nettoyés ou désinfectés. »

Le docteur Puharich prit évidemment des photos de son bras juste après l’opération, puis de sa cicatrice absolument parfaite. Il restait maintenant à affronter le monde civilisé avec les films et les photos. La réputation d’Arigo franchit les frontières du Brésil. L’église le fit condamner. Mais le président Kubitschek le gracia. Ses exploits sont inouïs. A l’aide d’un couteau et de ses seules mains, ne dit-on pas qu’il enleva à une jeune femme mourante un cancer à l’utérus ! Et que celle-ci retrouva la santé ! Il assura qu’il n’était que la main d’un esprit, celui d’un certain Dr Fritz, mort pendant la Première Guerre mondiale, qui, ayant de son vivant commis beaucoup d’erreurs chirurgicales, était condamné à les réparer et à atteindre la perfection. Et que, pour remplir cette tâche, il lui fallait un médium. Lui, Arigo, travaillait donc comme un automate. Il n’était que la main, l’instrument de cet esprit.

Arigo rédigea aussi des ordonnances fort complexes dépassant de loin les connaissances médicales et pharmaceutiques des citoyens ordinaires. Où aurait-il appris tout cela ? De nombreux médecins vérifièrent la sûreté de son diagnostic. On lui présenta des malades ayant fait l’objet d’examens préalables, il indiqua leur maladie. Les aréopages stupéfaits ne surent que penser. Aujourd’hui, les documents que l’on doit au docteur Puharich plongent dans l’embarras les spécialistes. Arigo mourut le 11 janvier 1971 dans un accident de voiture qu’il avait prédit longtemps à l’avance. Nul n’a jamais pu établir une quelconque imposture. Le mystère de ce « chirurgien au couteau de cuisine » demeure entier. A chaque citoyen de se faire une opinion. Mais, jusqu’à preuve du contraire, il reste préférable de se faire opérer dans un bon hôpital.

 

L'INCROYABLE VERITE

1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 16:48

 

Août 1915. La Grande Guerre a commencé un an plus tôt. La plupart des combattants croient encore qu’elle finira bientôt. Ils ignorent que jusqu’aux derniers jours, en 1918, la violence des combats ne s’apaisera pas un instant. Pour la première fois, on se bat presque partout dans le monde. Le 1er novembre 1914, la Turquie, après bien des hésitations, s’est finalement rangée aux côtés de la Triplice, la Triple Alliance entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, contre la Triple Entente anglo-franco-russe. C’est donc en Turquie, au lieudit le « Mont 60 », que nous entraînera aujourd’hui l’Incroyable Vérité.

Les unités turques et un corps d’armée australien et néo-zélandais se livraient là une sanglante et dramatique bataille qui durait depuis plusieurs semaines. On approchait du terme de cet engagement décisif pour la maîtrise stratégique de la région. Le lieutenant Reichart commandait une section comptant environ vingt-deux hommes. Il occupait un point avancé surplombant ce fameux Mont 60 d’une centaine de mètres. Il pouvait ainsi observer commodément les mouvements ennemis, transmettre les informations, guider la progression de son unité. A l’aube du 28 août 1915, le lieutenant Reichart se sentit submergé d’une vague de mélancolie. Ce jour d’été qui se levait s’annonçait véritablement radieux. De plus, les canons et les fusils s’étaient tus un moment. Chacun se mettait en place pour mieux se tuer et se détruire ensuite. Et en attendant le choc ultime, le soleil et le silence étaient seuls maîtres du terrain.

Cette atmosphère ne prédisposait nullement à la guerre et à la mort. Elle invitait au contraire au calme, à la douceur de vivre. Le lieutenant songeait que dans son pays, si éloigné de cet endroit, et dont il ne savait même pas s’il le reverrait jamais, le soleil était exactement semblable à celui-ci. Il ne faisait, lui, aucune différence entre les hommes qu’il réchauffait. Il ignorait les nationalités, les uniformes, les intérêts. Alors pourquoi se battre ? Pourquoi être venu de si loin pour peut-être mourir par une journée si belle ?

Le lieutenant Reichart, afin de chasser sa mélancolie, décida une petite tournée d’inspection à travers son poste. A chacun de ses hommes, il adressa un sourire, un mot d’espoir ou d’encouragement. Sans doute les soldats pensaient-ils comme lui qu’à l’aube d’une journée d’été si délicieuse, on avait envie de tout faire sauf de se battre, encore moins de mourir. Le lieutenant revint à sa place et observa l’horizon à la jumelle. Il savait que, moins d’une heure plus tard, l’avant-garde de son régiment commencerait à progresser. Du côté de l’ennemi, c’était le calme, en apparence. Décidément, il n’y a avait rien à signaler. Et pourtant, si. Sous les yeux du lieutenant Reichart se préparait un phénomène inouï, réellement formidable, dont on parlerait longtemps après, qui attirerait l’attention de nombreux experts et écrivains. Un phénomène que reprendrait plus de soixante ans plus tard une émission de radio intitulée « l’Incroyable Vérité ». Mais, évidemment, il ne viendra à personne l’idée de reprocher au lieutenant Reichart une quelconque cécité ou une erreur, un manque de vigilance, un défaut d’interprétation. Car, comment l’aurait-il perçu ? Edgar Poe, dans sa célèbre nouvelle, « La lettre dérobée », démontre que le meilleur endroit pour cacher un objet dans une pièce peut être parfois, tout simplement, de le déposer sur la table ou le buffet. Ou, pour une lettre, de la suspendre au mur, dans un cadre. Ainsi nous arrive-t-il de chercher ce que nous avons sous le nez. Surtout si ce que nous cherchons est très ordinaire. Or, à l’aube du 28 août 1915, en ce lieu perdu de la Turquie où se préparait l’ultime assaut d’une violente bataille, comment se présentait le paysage que surveillait l’officier ?

Au loin, les arrières ennemis plongés dans un calme trompeur. A une centaine de mètres au-dessous du point avancé : le Mont 60. A l’arrière du point avancé, les tranchées australiennes et néo-zélandaises. Entre ces tranchées et le Mont 60, le lit asséché d’une crique tout en longueur. Ce lit servait de piste. C’est cette piste de fortune qu’emprunteraient dans la matinée une partie des unités qui marcheraient vers le Mont 60 puis qui livreraient bataille. Bien avant l’aube, on avait compris que la journée serait superbe. Et, en effet, le soleil monta lentement sur un ciel bleu, pur et magnifique. Seuls planaient sur le Mont 60 quelques petits nuages, six ou huit selon les observateurs. Bien entendu, ils n’étaient pas menaçants et ils ne tarderaient pas à s’enfuir.

Cependant, malgré une brise légère qui devait souffler à près de 9 kilomètres à l’heure, ces petits nuages restaient sur place. Ils semblaient figés, insensibles à la brise. Pourquoi le lieutenant Reichart se serait-il posé des questions particulières au sujet de ces nuages ? Parce qu’ils avaient la forme de miches de pain ? Ce n’était pas très sérieux. Les nuages ont la forme qu’on leur prête. Ils étaient donc suspendus, comme par des fils invisibles, au-dessus du Mont 60. Mais, juste au-dessous d’eux, un autre nuage, plus important celui-là, dont on ne savait exactement s’il était constitué d’un reliquat de brume nocturne, ou si, au contraire, il était descendu du ciel, s’était en quelque sorte posé, installé, sur la piste elle-même. Il ressemblait à un énorme dirigeable de coton épais qui aurait reposé sur le ventre, qui se serait échoué durant la nuit sur le lit asséché de cette crique. Ce nuage, à même le sol, avait des dimensions respectables. Environ 270 mètres de long, 200 mètres de hauteur, et encore 200 mètres de large.  Vu de l’observatoire du lieutenant Reichart, ce nuage semblait si compact qu’il en paraissait presque solide.

Assurément, s’attarder aujourd’hui sur ses mensurations est bien facile. Nous savons, nous, que le 21 août 1915, survint autour de ce nuage un évènement aussi incompréhensible que prodigieux. Mais ni le lieutenant ni ses hommes ne le savaient. Ils ne pouvaient même l’imaginer. A la guerre, on se bat contre des hommes et non contre des esprits. C’est pourquoi ce que nous trouvons extraordinaire ne l’était nullement aux yeux de l’officier. Lui, il se trouvait en pays de montagne, au petit matin. Nul doute que ce gros nuage ou ce magma de brume se dissiperait très vite avec la montée du soleil.  Quant à ces minuscules nuages en forme de miches, ils seraient, eux aussi, emportés vers l’horizon par la brise, laissant derrière eux un ciel entièrement purifié. Le lieutenant Reichart, on le comprend, avait d’autres soucis. Bientôt, les signes avant-coureurs de la bataille parvinrent au poste d’observation avancé. A l’arrière, et au pied du poste, des unités commencèrent à sortir des tranchées. Reichart les vit se rassembler en bon ordre, se constituer en colonnes qui s’engagèrent simultanément dans plusieurs directions. Conformément aux plans de l’état-major, l’une d’elles emprunta la piste menant au Mont 60 et qui suivait le tracé du lit asséché de la crique. Reichart ne put s’empêcher de penser à ces jeunes hommes, venus se battre de si loin, et dont beaucoup ne reverraient plus leur pays, leurs familles, leurs amis. Il les suivit à la jumelle comme s’il pouvait ainsi mieux partager leurs états d’âme.

En fait de colonne, il s’agissait d’un régiment, comptant plusieurs centaines d’hommes : le 1er régiment de la 4e armée Norfolk. Cette unité avait pour mission de faire sauter le verrou que constituait le Mont 60, permettant ainsi au corps d’armée d’enfoncer les ailes du front. Le régiment approchait maintenant du gros nuage posé sur le sol. Le lieutenant Reichart se réjouit alors de la présence de cet épais manteau de brume qui tardait à se dissiper. Jusque là, il n’avait pas vraiment requis son attention. Mais il se dit tout à coup qu’il faciliterait la progression de ses compagnons d’armes. Ce nuage formait une sorte d’écran ; finalement, il tombait à pic, au matin même de l’ultime offensive. Reichart concentra donc son attention sur ce point particulier du terrain. Un par un , sans se hâter, pliant sous le poids de leur armement, cinq à six cents hommes arrivèrent devant ce nuage et s’y engagèrent lentement, presque paisiblement. Le spectacle faisait penser à un dessin animé, ou à un film muet. Les minutes passaient. Au bout d’une demi-heure, une bonne moitié de la colonne avait disparu au sein de ce paquet de brume. Et l’autre moitié continuait de s’y enfoncer. Mais Reichart, curieusement, ne les voyait pas resurgir. Peut-être, se dit-il, que, profitant de cet écran, somme toute naturel, les chefs ont décidé de tromper l’ennemi, et, au lieu de poursuivre tout droit, d’obliquer vers la gauche. Cependant, il s’étonna de n’avoir point observé un tel mouvement.

Au bout d’une heure, le régiment avait totalement disparu. C’est alors que le lieutenant fut intrigué par l’évènement qui survint aussitôt : quand le dernier homme se fut englouti dans le nuage, celui-ci quitta délibérément le sol, et, comme tout nuage ou brouillard le ferait, s’éleva lentement et rejoignit les autres nuages semblables à lui, mentionnés au début de ce récit. En les observant de nouveau, ils se ressemblaient tous comme « des pois dans une gousse ». Pendant tout ce temps, le groupe de nuages avait plané au même endroit, mais aussitôt que ce singulier nuage de la terre se fut élevé à leur niveau, tous partirent en direction du nord, vers la Thrace, en Bulgarie. Trois quarts d'heure après, plus un n’était en vue.

Pas un soldat n’était sorti de ce nuage pour se déployer et se battre au Mont 60. Le régiment fut porté disparu ou exterminé, et lors de la reddition de la Turquie, en 1918, la première chose que réclama la Grande-Bretagne à la Turquie fut qu’elle rendît ce régiment. La Turquie répondit qu’elle n’avait jamais capturé ce régiment, pas plus qu’elle  n’avait été en contact avec lui. Et elle ignorait qu’il existait. Tous ceux qui observèrent la scène attestèrent que la Turquie n’avait, en effet, « jamais capturé ce régiment ». Telle fut la déclaration sous serment du lieutenant Reichart et de ses hommes.

Les traces de ce régiment ne furent jamais retrouvées. Aujourd’hui, il demeure porté disparu dans les archives de la Première Guerre mondiale. Cet incident absolument véridique reste inexpliqué. Dès lors, on comprend qu’il figure en bonne place dans les annales du Mystère. Que devinrent ces hommes après leur entrée dans ce nuage étrange ? Dieu seul le sait.

 

L’INCROYABLE VERITE

13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 16:24

 

Cette histoire se passe dans la campagne anglaise. Une route étroite et goudronnée à deux voies serpente à travers des terres agricoles vallonnées. Pas la moindre brise, ce qui ne présage rien de bon. Une voiture surgit dans le lointain. Chester et Madeline Boswell, un couple de la haute société, en habits de cérémonie, rentrent chez eux après avoir dîné et passé la soirée chez un propriétaire terrien. Les haut-parleurs de la voiture diffusent en sourdine de la musique classique. Ils sont tous les deux un peu éméchés.

- Quelle satanée perte de temps que cette invitation, dit Chester.

- Eh oui, chéri. Comme tu ne cesses de me le dire, c’est le prix à payer pour faire des affaires, répond Madeline.

- Le prix à payer ! grogne Chester. La prochaine fois que je vois ce Ralphie Fenwick et ses associés arrogants, je me ferais un plaisir de lui faire goûter le bout de ma chaussure.

- Je t’en prie, supplie Madeline, garde au moins un œil sur la route !

Soudain, une vive lumière jaillit devant eux. Chester cligne de l’œil et secoue la tête.

- Est-ce que tu as vu ça ? Plus loin, sur la route ? demande-t-il. Madeline fait non de la tête.

Tout à coup, une silhouette surgit devant eux, debout sur la ligne de démarcation. Chester donne un grand coup de frein. Dans un crissement, la voiture s’immobilise, juste à quelques centimètres d’un homme hébété. Agé d’environ 35 ans, il a des cheveux longs et hirsutes, il porte d’étranges vêtements de paysan et tient un outil agricole bizarre. Chester klaxonne, ce qui le fait sursauter en arrière. Chester sort de la voiture.

- Qu’est-ce qui vous arrive ? demande-t-il.

L’homme, dans un dialecte inconnu :

- Oh Seigneur, où suis-je maintenant ?

Chester, qui ne comprend pas :

- Etes-vous sourd ou quoi ?

L’homme, bouleversé, répond :

- Pour l’amour de Dieu, aidez moi !

Le cas de cet homme est l’objet de discussions au sein d’un établissement psychiatrique. Le sujet a été trouvé errant sur une route à Spotswood, dans le comté de Bedfordshire, en Angleterre. Une évaluation préliminaire du docteur Robert Steen l’a conduit à transférer le patient à l’Institut Mc Martin. A la lecture du rapport de police et des déclarations du sujet, le dr Steen a pris contact avec l’OSIR (Office of Scientific Investigation and Research – Bureau d’enquêtes et de recherches scientifiques). D’après le rapport du médecin, le sujet est stable mais désorienté. Il peut s’exprimer en anglais mais dans un dialecte obscur. Mlle Lindsay Donner, psychobiologiste, est chargée de l’identifier.

Le psychiatre Anton Hendricks prend la parole :

- J’ai lu le rapport de Steen. Ce… il dit qu’il s’appelle M. Hanrahan, c’est ça ? Son histoire n’est pas claire.

- C’est pourtant simple, dit Doyle (le directeur de l’OSIR). Ce monsieur John Hanrahan affirme qu’il se trouvait sur ses terres et la minute d’après faisait face à une bête de métal.

- Une bête de métal ? demande Donner.

- Une automobile, dit Doyle. Conduite par un couple qui rentrait chez lui.

- Les Boswell, dit Donner. Leurs déclarations étaient plutôt laconiques. Il faudra qu’on leur parle.

- Il nous faut nous assurer de la véracité de cette histoire, dit Doyle. En espérant que nous n’avons pas fait tout ce chemin pour rien.

Quelques jours plus tard, dans le laboratoire mobile de l’OSIR. Doyle est en train de regarder les vidéos qui ont été tournées pendant qu’on interrogeait les témoins.

Compte-rendu de l’inspecteur William Haney :

« Les Boswell nous ont appelés à environ 2 h 30 du matin. En arrivant sur les lieux, nous avons vu M. Hanrahan, qui divaguait comme un cinglé, se promenant dans les champs qui bordent la route. Il a dit qu’il errait ainsi depuis des heures. Il clame qu’il est en enfer, et que c’est une âme perdue. Il n’avait aucun papier d’identité. Nous avons fait des recherches pour savoir d’où il venait. Nous n’avons absolument rien trouvé le concernant. Aucune empreinte digitale qui corresponde. Nous avons même essayé avec son dossier dentaire. Chose étrange… il n’en a pas. Nous l’avons conduit à l’Institut Mc Martin pour qu’ils l’examinent. Nous pressentions qu’il représentait un danger pour lui-même ou pour les autres. Il était dans un drôle d’état, vous pouvez me croire. Terrifié. Tout semblait le pétrifier. »

Doyle regarde ensuite les images de l’interview de Hendricks avec le dr Steen :

 « Quand la police nous l’a emmené, il divaguait. Il était paranoïaque et presque tout ce qu’il voyait le terrifiait, » disait le dr Steen. « Il s’est mis à bafouiller à propos de la mort et du purgatoire. Se demandait s’il était effectivement en enfer. J’ai supposé que c’était une forme de schizophrénie et l’ai fait admettre au service des soins continus. »

- Qu’est-ce qui vous a amené à contacter notre équipe ? lui a demandé Hendricks.

-Ses déclarations, a répondu le dr Steen. Pour le peu qu’il soit surexcité ou nerveux, on a du mal à le comprendre avec son accent. Mais quand il retrouve son calme, il tient des propos intelligibles. Nous l’avons interrogé plusieurs fois et il était plutôt cohérent. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un homme qui affirme venir du 17e siècle !

Un peu plus tard dans la salle d’observation de l’Institut Mc Martin, les membres de l’équipe regardent une vidéo du Dr Hendricks où on le voit en train d’interroger Hanrahan. Ce dernier est relié à un détecteur de mensonges, polygraphe perfectionné et donc informatisé dans sa version numérique.

- Comment vous appelez-vous, demande Hendricks.

- Je suis John Hanrahan de Bedforshire, Monsieur, répond Hanrahan.

- Et quel âge avez-vous ?

- J’ai trente-cinq ans.

- Où habitez-vous ?

- Ma ferme se trouve près de la ville de Spotswood.

- Date de naissance ?

- Je suis né le 5 avril, en l’an de grâce 1612.

- Comment êtes-vous arrivé ici ?

- Ca, je n’en sais rien, répond-il, très perturbé. Que Dieu m’aide…

Doyle tourne la tête et s’adresse aux membres de l’équipe :

- Les tests physiologiques pratiqués sur le sujet n’ont relevé aucune trace de bactérie récente ou d’anticorps artificiels dans son organisme.

- C’est surprenant, dit Donner.

- Mais ce n’est pas impossible, réplique Doyle. S’il vient d’une région éloignée de la terre, son organisme pourrait être sain. Puis se tournant vers Peter Axon (physicien statisticien) : Peter ?

- Pas de problèmes environnementaux dans cette zone, rapporte Axon. Pas de matières à risques ou de gaz toxiques. Pas de concentrations anormales de champs d’énergie. Les résultats des examens de base sont dans la moyenne.

- Le sujet parle avec un accent étrange, et la formulation de ses phrases ne l’est pas moins, dit Donner. Il se trouve que ça n’est pas irlandais. Nos experts linguistes ont écouté les cassettes et en ont déduit que cet homme venait soit d’une zone éloignée dans les hautes terres du Cotswold, soit sa façon de s’exprimer est typique de celle d’un fermier du Bedforshire, vivant au… 17ième siècle.

- Il y a plus, poursuit Donner. D’après les archives locales, un fermier du nom de John Hanrahan a bien vécu à Spotswood vers 1612.

- Le sujet aurait-il pu avoir accès à cette information ? demande Doyle.

- Cela lui aurait pris du temps mais…, répond Donner.

- Donc il y a une forte probabilité de canular, interrompt Doyle.

Donner acquiesce :

- Nous en avons discuté, et je suis en train d’enquêter discrètement dans toutes les fermes de la région. J’essaie de faire des rapprochements avec ce qu’on peut trouver dans les archives.

- Bien, dit Doyle. Hendricks ?

- Hanrahan est toujours aussi perturbé, répond Hendricks. On lui a fait passer des tests psychosociologiques pour avoir une idée de sa psychodynamique. Mais les données recueillies jusqu’ici confirment son histoire.

- La régression sous hypnose a-t-elle donné des résultats ? demande Doyle.

- Pas de chance. Je n’ai pas pu le mettre suffisamment à l’aise pour l’amener à un état préconscient.

- Fais tout ce qu’il faut pour le détendre. Même si, pour cela, il faut organiser la cérémonie du thé.

Le lendemain matin, à l’Institut Mc Martin.

Hendricks essaie de mettre Hanrahan sous hypnose. Il y parvient.

- Dites-moi ce que vous voyez, lui dit-il.

- Ma ferme. Je dois aller nettoyer le chemin.

- Pourquoi ?

- Un arbre est tombé à cause de la tempête.

- Quand y a-t-il eu une tempête ?

- C’était la nuit dernière, répond Hanrahan. Après une pause, il s’écrie : « Bon Dieu ! »

- Qu’y a-t-il ? demande Hendricks. Que se passe-t-il ? Que voyez-vous ?

- Une lumière. Comme un caillou dans l’eau mais y a pas d’eau. Je suis cerné. Aidez moi !

- Continuez, s’il vous plait. Que voyez-vous maintenant ?

- Ca a disparu ! Ma maison… ma famille… plus rien.

- Maintenant que voyez-vous ?

- Je suis dans mon champ. Mais tout a changé. Une vive lumière. Une bête qui gronde sur la route. Où suis-je… ?

Plus tard dans la journée, dans le domaine de Lester. Donner et deux autres enquêteurs de l’OSIR sont invités dans la grande maison par la propriétaire des lieux, Lucille Lester.

- Merci du fond du coeur de nous donner un peu de votre temps, Mme Lester, dit Donner. Ce projet est d’une importance capitale pour le groupe universitaire chargé des questions d’histoire.

- Heureuse de vous aider à perpétuer notre héritage, répond-elle tout en leur faisant visiter la maison. « Cette maison a été construite en 1809. »

- Et auparavant, qu’y avait-il sur les lieux ? demande Donner.

- Des terres agricoles.

Donner regarde un des portraits accrochés au mur et y voit un homme qui est le portrait craché de John Hanrahan. En s’excusant, elle appelle Doyle sur son portable.

- C’est incroyable, lui dit-elle. C’est lui.

- Tu veux dire que tu crois que c’est lui, dit Doyle.

- Un point pour toi, dit Donner. On continue de faire semblant ?

- Ne leur dis rien, pas encore. Tâche de découvrir tout ce que tu peux à propos de l’histoire de cette famille.

Juste à ce moment un enquêteur tend des documents à Doyle.

- Ne quitte pas. Les recherches généalogiques révèlent que les Lester sont les descendants d’un certain John Hanrahan.

Donner raccroche et retourne au salon. Lucille Lester est maintenant aux côtés de sa fille, Meagan.

- Puis-je m’enquérir au sujet de ce personnage remarquable représenté sur ce tableau ? demande Donner, désignant le portrait de « Hanrahan ».

- C’est sûrement Sir Stewart Lester, répond Meagan. C’est un artiste local qui l’a peint en 1731. Sir Stewart a installé le premier moulin à orge dans la région en 1702 et a été fait chevalier par la reine Anne.

- Et qui étaient les parents de Sir Stewart ? demande Donner.

- La mère de Sir Stewart, Regina, s’est retrouvée orpheline à l’âge de sept ans après que son père ait disparu et que sa mère soit morte de consomption, répond Mme Lester. Elle a été élevée par une tante.

- Est-ce que par hasard vous sauriez le nom de son père ? demande Donner. Celui qui a disparu ?

- Non, il n’a pas disparu, dit Meagan. Il s’est enfui. Probablement pour l’Amérique.

- Mais non, Meagan, dit Mme Lester en la grondant. Ce sont des racontars. La vérité c’est que personne ne sait pourquoi John Hanrahan a quitté sa famille.

Le soir, à l’Institut Mc Martin.

L’équipe d’OSIR s’est réunie pour une table ronde.

- Il est très instable, dit Hendricks. Il manifeste tous les symptômes d’un stress post-traumatique. Il n’est même pas capable de comprendre ce qui a bien pu lui arriver.

- J’ai le rapport du labo concernant les vêtements et les effets personnels du sujet, dit Axon. Ils ont l’air d’être authentiques. Mais pas de pièces vintage. Les fibres correspondent exactement aux fibres de cette époque, cependant elles n’ont pas vieilli de plus de cinq ou dix ans.

- Ca serait difficile à faire, dit Hendricks.

- Ce ne serait pas impossible, dit Doyle. J’irai moi-même en parler à Mme Lester et lui expliquer la situation. Nous avons besoin du concours de la famille.

Le lendemain, au domaine des Lester.

Doyle explique la situation à Mme Lucille Lester et à sa fille, Meagan.

- C’est absurde ! dit Mme Lester. Insinuez-vous que cet homme est en réalité le John Hanrahan ? Ce sont des sottises !

- Il y a des preuves qui étayent ses déclarations, dit calmement Doyle. Ce qui pourrait nous aider, c’est un test ADN comparatif.

- J’en ai assez entendu ! dit Mme Lester. Je crois qu’il est temps pour vous de partir !

- S’il vous plait, dit Doyle, réfléchissez.

Comprenant que Mme Lester est bouleversée par cette information, il quitte la maison. Comme il est près de sa voiture, sur le point de monter, Meagan s’approche.

- Je vous fais mes excuses pour ma mère, dit-elle. Elle a parfois l’esprit étroit.

- Comprenez bien que nous essayons de vous aider, Meagan.

- Professeur Doyle, cet homme… aurait-il vraiment pu voyager dans le temps ? demande Meagan.

- C’est ce que nous essayons de découvrir.

- Et ce test ADN que vous avez proposé… ça vous aiderait dans votre enquête ?

- Oui.

- Alors, je le ferai, répond Meagan.

De retour à l’Institut Mc Martin, plus tard dans la journée.

Doyle note dans son journal que l’ADN de Meagan s’accorde parfaitement avec celui de John Hanrahan. Ce dernier est assis dans la salle d’observation avec Hendricks.

- M. Hanrahan, dit Hendricks.

- Monsieur, appelez-moi John, si vous voulez. C’est comme ça que mes amis m’appellent.

- Savez-vous où vous êtes ?

- Je sais maintenant que je suis au purgatoire. Dans les limbes, prêt d’entrer au Paradis ou être damné en enfer.

- Vous croyez que vous êtes mort ?

- De ça je n’ai aucun doute. Et vous, Monsieur, soyez mon juge. A vous de décider où j’irai passer l’éternité.

- John… Je vous assure…

- Inutile de finasser. Je me tiendrai comme il faut, je le jure. Je sais que votre nature est bonne. Vous m’aiderez à trouver le chemin jusqu’au chœur des anges.

- Mais je ne suis pas un ange. Ou un saint. Je suis un homme. Un docteur.

- Je vois à l’éclat de vos yeux, Monsieur, que vous avez la connaissance de ce vaste inconnu qui est la fin du voyage pour les hommes. Je sais que vous me montrerez le chemin.

Dans le labo mobile de l’OSIR, tard le soir.

L’équipe d’OSIR est réunie. Donner montre la carte actuelle de Bedforshire sur l’écran. Elle passe à l’image suivante : « Cette carte par transparence est une carte de 1638. » Elle désigne une zone sur la carte : « C’est Spotswood, l’endroit où la propriété de Hanrahan devait probablement se situer. Et ceci, là où les Boswell l’ont rencontré. »

- Professeur Axon, est-ce que la zone où est située sa propriété est comprise dans nos estimations ? demande Doyle.

- Nous avons effectué tous les tests possibles sur le site, répond Axon. Ils se sont tous révélés négatifs. Cela nous aiderait si M. Hanrahan pouvait nous montrer le lieu exact où il est apparu.

Le lendemain, l’équipe d’OSIR accompagne Hanrahan sur les terres agricoles.

Hanrahan porte un biofeedback qui enregistre toutes les données de son état physique.

- John, nous avons besoin que vous nous conduisiez à l’endroit où vous vous êtes retrouvé après avoir vu cette vive lumière, dit Hendricks.

- Je ne sais pas si je peux. Mais je ferai de mon mieux, dit Hanrahan. Vous me mettrez de nouveau à l’épreuve, Monsieur. Je gagnerais vos faveurs si cela devait me prendre mille ans.

- John, dit Hendricks, nous essayons juste de vous aider.

Quelque chose attire le regard de Hanrahan. Haletant, il court vers l’avant. Hendricks le suit. Hanrahan s’approche des ruines. Il touche le mur de pierre du pigeonnier.

- Mais c’est ma terre ! s’écrie-t-il, angoissé. J’ai bâti ce pigeonnier de mes propres mains. Je le connais !

Doyle secoue la tête. Hendricks pose sa main sur l’épaule de Hanrahan pour le réconforter. Ce dernier les regarde, les larmes aux yeux.

- Il n’y a rien de plus que nous ne puissions faire, dit Doyle.

- J’ai échoué, alors, Monsieur, dit Hanrahan. Tout est perdu.

Dans le labo mobile d’OSIR, plus tard dans la journée.

L’équipe tient une conférence.

- Une théorie ? demande Doyle.

- Difficile à dire, propose Axon. Subconsciemment, il aurait pu se téléporter en se dématérialisant puis se rematérialisant d’un endroit à un autre : la théorie d’un vortex psychokinétique.

- Et si c’était un dédoublement corporel ? Une forme de réincarnation ? demande Donner. A la suite d’un désir impérieux et subconscient, il acquiert la conscience éthérée d’une vie passée qui investit sa présente incarnation.

- Nous n’avons justement pas assez de preuves pour soutenir une explication scientifique, dit Doyle. Et puisque nous ne savons pas comment le renvoyer chez lui, s’il vient du passé, alors nous avons le devoir de l’aider à s’adapter.

- Hanrahan souffre toujours d’une expérience hautement traumatisante, dit Hendricks. Notre priorité est de lui apporter quelques conseils. J’aimerais qu’il puisse vivre dans un milieu plus accueillant.

Dans les couloirs de l’Institut Mc Martin, quelques heures plus tard.

Doyle et Hendricks se dirigent vers la chambre de Hanrahan. « Cette nouvelle devrait le réjouir », dit Doyle.

- Je crois qu’il ne sera que trop heureux de quitter enfin cet endroit, dit Hendricks.

Le garde déverrouille la porte de la chambre. Hendricks fait un pas à l’intérieur, et fait face à Hanrahan, mort. Il s’est pendu.

Dans le labo d’OSIR, le lendemain.

Dernière entrée dans le journal de l’OSIR, rapportée par Doyle :

« J’ai pratiqué une autopsie, qui confirme la thèse que John Hanrahan a vécu il y a près de 400 ans. La structure cellulaire, les enzymes stomacaux et les relevés sanguins s’accordent avec celles d’un adulte mâle du 17e siècle. Quant à la façon dont il est apparu à notre époque, nous ne pouvons que spéculer qu’il s’est retrouvé confronté à un phénomène qui l’a téléporté instantanément plus avant dans le temps. Ce phénomène, quel qu’il soit, demeure mystérieux. »

 

PSI FACTOR (chronicles of the paranormal), publié by Dan Ackroyd